Mention légale

© P.M. Lorenz, Juillet 2021

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1. Malik

Province du Nord-Ouest,

Afrique du Sud

14 mars 2006

 

Planète Blanche: Sortie J-44

Il regarda ses chaussures. Des chaussures de travaux, qu’il avait utilisées pour le jardin, pour le bricolage, pour nourrir les poules. Des chaussures qu’il avait utilisées chez Monsieur, pour Monsieur, uniquement pour Monsieur.

Il se pencha, approcha sa main de l’aglet, tira doucement sur le lacet. Le nœud se défit. Comme par magie. 

Il avait oublié ce qu’il avait ressenti lorsque Monsieur le lui avait montré la première fois. D’abord à faire un nœud, ensuite les grosses boucles, enfin à le défaire. Son père lui avait appris à faire des nœuds, mais pas comme celui-là. Il avait oublié cet étonnement, cette joie, cette peur qui avaient parcouru son corps. Le temps de quelques secondes. Le temps que Monsieur lui explique qu’il n’y avait rien de magique. Il avait oublié cette sensation, pendant des années.

Elle revenait maintenant, ici.

Il enleva une chaussure, puis l’autre, les posa l’une à côté de l’autre, en bas de l’habitacle passager.

Il enleva une chaussette, puis l’autre. Des chaussettes épaisses. Les noires et blanches, qu’il enfilait toujours avec ses chaussures de travaux.

Il observa ses orteils, les bougea un peu. Il ne les avait jamais observés. Alors même qu’il retirait ses chaussures cinq fois par jour. Lors des ablutions, avant la salat.

Ses pieds étaient ridés. La peau n’avait pas résisté au temps, craquelait à la jointure des articulations des orteils. De longs poils blancs avaient poussé sur la première phalange de chaque doigt. Ses ongles tiraient sur la jaune, trois avaient même viré au marron.

Il ouvrit la portière de la voiture.

Par terre, juste là, des herbes hautes.

… Mauvaise idée…

Il pivota son buste de quelques degrés. Assez pour pouvoir se baisser, suffisamment pour remettre ses chaussures.

… Non…

Il devait le faire, ne serait jamais aussi prêt à le faire, n’en n’aurait sans doute plus l’occasion. Quand reviendrait-il dans cette nature, aussi loin de cette vie que Monsieur lui avait offert ? À son âge ? Jamais. S’il ne le faisait pas maintenant, il ne le ferait jamais.

Il se tourna, posa un pied par terre, puis l’autre. Au milieu des hautes herbes. Il ferma les yeux, se concentra sur son ressenti, sur ses sensations.

La terre était chaude, malgré les hautes herbes. Il essaya d’enfouir ses orteils dans le sol, n’y arriva pas. Trop dure. Normale qu’elle soit encore à l’état sauvage, que les hommes comme Monsieur ne voulaient pas l’acheter pour y planter du maïs. Pas assez meuble.

Cette terre lui rappelait celle d’Umlazi. Lorsqu’il était jeune. A ceci près qu’à Umlazi, on ne marchait pas seulement sur de la terre. On marchait aussi sur des morceaux de tôles, des éclats de verre, des clous déterrés, des animaux morts… Monsieur l’avait sorti de là, l’avait sauvé de cette misère, de cette pauvreté. Monsieur l’avait sauvé de la mort.

La chaleur remonta, dans les mollets, dans les cuisses. La chaleur remonta, s’étendit à tout son corps, se dirigea vers son cœur. Il la ressentait. Fortement. Cette connexion avec la terre, avec ses ancêtres. C’était pour cela qu’il avait enlevé ses chaussures. Pour recréer ce lien oublié, cette passerelle avec ses ancêtres.

Il caressa sa barbe. Instinctivement. Comme il le faisait toujours lorsqu’il pensait aux ancêtres.

… Seraient-ils fiers de moi… ?

Non. Impossible. Il les avait reniés. Au moment où il s’était converti. Il avait renié leur héritage, pour celui du prophète.

… Salla Allahu ‘alayhi wa salam…

Il s’était converti en même temps que Monsieur. Parce que Monsieur le lui avait demandé. Parce que Monsieur lui avait parlé de la Vérité. Il avait accepté. Parce que Monsieur l’avait sorti d’Umlazi, lui avait donné une vie à vivre. Il avait accepté. Parce que Monsieur avait été seul à trouver la Vérité auprès du prophète.

… Salla Allahu ‘alayhi wa salam…

Madame n’avait pas voulu se convertir, avait refusé que leur fils se convertisse. Monsieur avait été seul, avec sa Vérité. Il n’avait pas eu le cœur à refuser, à laisser Monsieur seul. Même si c’était renier son passé, son père, ses ancêtres.

Monsieur avait changé de nom. Djamal, à la place d’Oscar. Monsieur lui avait expliqué la signification du prénom. Djamal, la beauté du corps et de l’esprit. Monsieur lui avait dit que ce n’était pas pour se vanter, que ce prénom lui servirait de but à atteindre. Au moins pour la beauté de l’esprit. Monsieur lui avait aussi choisi un nouveau nom. Malik. Un prénom qui collait à sa personnalité. Doué.

… Malik, fils de N’Sowi…

La chaleur atteignit le cœur. Un cœur qui pompait le sang de ses ancêtres.

Il l’avait oublié, l’avait trop longtemps oublié…

Il leva les yeux, regarda autour de lui. Un paysage sauvage. Le bush. Il venait de là, venait réellement de là. Des terres vierges, de cette nature abondante, dangereuse. Loin de la misère urbaine d’Umlazi. Encore plus loin de la richesse urbaine de Monsieur. Ce ne pouvait être un hasard, ses ancêtres l’avaient rappelé, l’avaient ramené ici, à cette nature. Ses ancêtres l’avaient rappelé, l’avaient ramené à sa vraie place.

– Malik…

La voix le tira de ses pensées. Brutalement. Ses yeux cherchèrent la source, le corps qui allait avec la voix. Mawete marchait vers lui. Un grand Bantou, comme lui, qu’il avait appris à connaître. Depuis trois semaines. Depuis qu’ils avaient quitté Durban. Depuis que le groupe avait été rassemblé.

– … On t’attend…

Il hocha la tête. Silencieusement.

Son regard se fixa, à un endroit dans le dos de Mawete. À une centaine de mètres de là, un ancien entrepôt à grain. Il examina le monde devant cet entrepôt. Un peu moins de cent personnes. Quasiment tout le groupe. Des Bantous, des terres agricoles de l’est de Monsieur. Des Coloureds, des terres agricoles de l’ouest de Madame. Tous là, massés devant cet entrepôt.

Dans un seul but.

Tous avaient répondu à l’appel. Dès qu’il avait été lancé. Normal. Tous avaient été recueillis par Monsieur, ou par Madame. Tous avaient été tirés de la misère, sauvés de la pauvreté. Tous avaient réussi à fuir la mort. Grâce à Monsieur, ou à Madame.

Son groupe à lui avait quitté Durban, il y avait trois semaines, avait fait route vers le nord-ouest. Vers la province de l’État libre, jusqu’à Reitz. La piste s’était évanouie dans les alentours de Reitz. L’autre groupe avait eu le temps de les rejoindre. La piste avait été retrouvée deux jours plus tard, un peu plus au nord. Près de Heilbron. Grâce au fils de Monsieur. Grâce à la sorcellerie du fils de Monsieur. La piste les avait menés ici, au nord du village de Sprinbokpan, dans la province du Nord-ouest.

Il avança, dans les hautes herbes, vers l’entrepôt, pieds nus. Depuis quand n’avait-il pas autant marché pieds nus? Son père se serait moqué de lui, s’il avait été là, l’aurait traité de Blanc

Il prit une minute pour faire les cent mètres, pour rejoindre le groupe. Une minute où son cœur cogna, fort, où chaque battement lui rappela que la fin était proche, imminente. La fin de cette vie qu’il avait eue, jusqu’à présent. Un choix se présenterait à lui ensuite. Continuer sa vie, la vie que Monsieur lui avait offerte, la voie qu’ils avaient empruntée tous les deux, suivre les préceptes du Prophète…

… Salla Allahu ‘alayhi wa salam…

… Ou retourner à sa vie originelle, celle de son père, celle de ses ancêtres.

Il arriva à la masse mélangée de Bantous et de Coloureds. Les hommes s’écartèrent, le laissèrent passer. Jusqu’au point de convergence de tous les regards.

Trois personnes se trouvaient à genoux, les mains dans le dos. Les trois personnes qu’ils avaient suivies jusqu’ici, qu’ils avaient débusquées dans cet entrepôt abandonné.

Il examina ces trois personnes. Des Bantous. Comme lui. Comme les deux tiers de leur groupe. Ces trois Bantous-là avaient encore les joues rondes, des boutons sur le visage, pas encore de rides.

… Des enfants…

Quel âge ? Treize ? Quatorze ? Quinze ans peut-être ? Des enfants. Pas les personnes qu’il s’était attendues à trouver.

Les murmures du groupe s’arrêtèrent. D’un coup, brusquement. Il n’avait pas à se retourner, savait ce qui provoquait ce silence.

… Des enfants…

Le fils de Monsieur apparut, dans son champ de vision, se posta devant les trois enfants. Il portait un costume noir à fines rayures blanches, avait les cheveux plaqués sur le côté. Parfaitement plaqués. Le fils de Monsieur arborait une mine sévère, une mine rarement arborée. Une mine que Madame avait arborée plus souvent que Monsieur.

Le fils de Monsieur se pencha légèrement, sur l’enfant le plus près de lui.

– Regardez-moi, je vous prie…

Les trois prisonniers relevèrent la tête, obéirent à la voix posée du fils de Monsieur.

– Voilà qui est mieux, n’est-il pas ? J’aime savoir à qui j’ai affaire. Et vous, messieurs, savez-vous qui je suis ?

L’enfant le plus proche déglutit, difficilement, hocha la tête, timidement.

Tout le monde connaissait le fils de Monsieur. Dans tout le pays. Tout le monde avait entendu les histoires que l’on racontait sur lui. On rapportait qu’il jouait dans la sorcellerie, dans la magie noire. On assurait qu’il avait vendu son âme au diable.

– Bien… Alors, il m’est plausible que vous ayez également entendu parler de cela, n’est-il pas ?

Le fils de Monsieur écarta légèrement sa veste, sur le côté gauche, laissa apparaître une partie d’une crosse blanche. La crosse blanche de son arme. Celle qu’on disait envoûtée par l’esprit des démons.

L’enfant le plus proche ferma les yeux, fortement, refusa de regarder la crosse. Encore un hochement de tête. Timide, toujours.

– Vous m’en voyez ravi, jeune homme. Vous comprendrez, dans ce cas, ma démarche, n’est-il pas ? Vous comprendrez également que je dois avoir le nom de celui qui vous a demandé de faire ça ?

L’enfant ouvrit les yeux. Directement sur la crosse. Sa mâchoire se crispa, sa tête trembla. La peur gagna tout son corps, tout son être.

Le fils de Monsieur le remarqua, rapidement, ramena le pan de sa veste, cacha la crosse blanche, caressa la tête de l’enfant.

– Si vous me donnez ce nom, je ne l’utiliserai pas. Je vous en donne ma parole…

L’enfant ouvrit la bouche. Une bouche tremblante, toujours. De la salive déborda par le milieu de la lippe. La lèvre bougea, s’apprêta. Plusieurs fois. Pendant de longues secondes. Le son finit par sortir. Enfin. Un son saccadé, robotique. Mais un son audible, compréhensible.

– Ra… fion… Obe… dete…

Le fils de Monsieur sourit, posa sa main sur l’épaule de l’enfant.

– Soyez-en remercié. Et comme je vous l’avais promis…

Le fils de Monsieur tapota de sa main l’endroit de sa veste qui cachait la crosse.

– … elle restera où elle est.

Le fils de Monsieur se releva, sourit à nouveau à l’enfant.

– … Mais, à ma grande désobligeance, jeune homme, je n’ai qu’une seule parole. Et j’honore toujours cette parole.

Le fils de Monsieur se retourna, montra son dos aux enfants à genoux.

Le fils de Monsieur le regarda, lui, lui fit un signe de tête, vers les enfants. Un message silencieux, un signe clair.

Sa main descendit à sa ceinture, immédiatement, à peine le signe de tête du fils de Monsieur aperçu. Il saisit le pistolet, le pointa vers le premier enfant.

… Que des enfants…

L’enfant secoua la tête. Le visage affichait une grimace. Une grimace de peur. Des larmes coulaient, ne formaient qu’un seul filet arrivé à la bouche, mélangées à la bave.

… A-t-il pleuré avant de tirer… ?

Il se souvenait de ce jour. Parfaitement. À l’aéroport de Durban. Monsieur et Madame étaient venus rendre visite à leur fils. Monsieur avait apporté un cadeau à son fils, un nouveau livre, pour sa collection. Un nouveau livre dédicacé par l’auteur. L’avion venait d’atterrir, ils venaient de passer les formalités. Il y avait eu un coup de feu. Madame était tombée. Un autre coup de feu. Monsieur avait titubé, sur deux ou trois mètres, déséquilibré par le tir, s’était écroulé lui aussi. Il avait couru vers Monsieur. Aussi vite qu’il avait pu. Du sang s’étendait déjà. Monsieur n’était déjà plus, se trouvait déjà sur le chemin du Djenet, avec le prophète.

… Salla Allahu ‘alayhi wa salam…

Monsieur était mort devant lui. Et il n’avait rien pu faire.

Depuis, il attendait ce jour, ce moment. Celui où il aurait le tueur en face de son pistolet. Même si ce n’était qu’un enfant.

… Malik, fils de N’Sowi…

Monsieur devait déjà avoir passé la première des huit portes menant au Djenet, avait sans doute entamé sa première période de 42 ans d’attente. Peut-être l’attendrait-il ? Pour profiter de ce moment à deux. Ce moment où ils trouveraient les 72 vierges, ce moment où ils pourraient boire du vin exquis.

Peut-être l’attendrait-il ?… Il ne l’espérait pas. Parce que lui n’irait pas au Djenet.

Son index pressa trois fois la gâchette.