Mention légale

© P.M. Lorenz, Juillet 2021

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10. Alexandre

Nazca, Pérou

 22 juin 2006

 

Planète Blanche: Sortie J+55

Il la regardait. Encore. Longuement. Fixement.

Il commençait à connaître ce visage. Par cœur. À force de le regarder. Longuement. Fixement. 

La lumière du soleil pénétrait la chambre par la fenêtre. Le soleil du matin, une lumière naissante, revigorante. Les yeux gris s’éclaircissaient encore, jusqu’à obtenir une couleur irréelle. Les cheveux renvoyaient un reflet légèrement roux, un reflet d’une beauté sans nom.

Il la regardait, longuement, fixement, tentait par tous les moyens d’arrêter, de se défaire de cette emprise. Il n’y arrivait pas. Le visage de Carole l’envoûtait, l’obnubilait. Elle était belle, la plus belle femme qui lui avait été permis d’admirer. Son menton pointu, ses pommettes hautes, son petit nez, sa lèvre du bas plus charnue que celle du haut, ses rides autour des yeux.

Il secoua la tête. De dépit. Il avait tout fait pour ne pas en arriver là, pour ne pas la regarder longuement, fixement. Il avait tout fait. Il avait évité les discussions sérieuses sur leur relation, les avait remplacées par des blagues, des traits d’esprit, de la répartie. Il avait évité les mots trop équivoques, avait évité les gestes trop sincères. Il avait tout fait, mais y était arrivé. Malgré tout. Il était arrivé à cet instant où le doute n’était plus permis, où se mentir n’était plus possible.

Il s’y était pourtant refusé, s’était promis de ne jamais arriver à cet instant. Il se l’était promis une semaine avant ses dix-huit ans. À la mort de sa mère, lorsqu’il avait vu son père sombrer. L’amour, le vrai amour, le grand amour, était une chose magnifique lorsqu’on le vivait, une chose horrible lorsqu’on le perdait. Il s’y était refusé, avait réussi à avoir quelques relations de longue durée. Avec Elia, Sophie, Nathalie. Pour ne pas être trop seul, pour avoir quelqu’un qui l’attendait lorsqu’il revenait de ses voyages. Il avait refusé, avait réussi à refuser.

Jusqu’à aujourd’hui.

… Je dois lui dire…

Oui, il devait lui avouer. Lui avouer ce trop-plein de sentiments qui suintait déjà. Il devait lui avouer avant que ce suintement ne se transforme en mauvaise odeur, ce sentiment en mièvrerie. Elle comprendrait mieux, ne rejetterait pas cette odeur, cette mièvrerie, ce changement de comportement.

– Carole… ?

Carole détourna son regard de la fenêtre, posa les yeux sur lui.

Il la fixa. Encore. Elle était belle, magnifique. Comme toujours.

– Hm… ?

Les mots se formèrent dans son esprit. Les mots qu’il devait lui dire tout de suite. Les mots se formèrent, descendirent à sa bouche. Il savait parfaitement ce qu’il devait lui dire pour ne pas l’effrayer. Son raisonnement en entonnoir avait été élaboré depuis des jours. Tous les mots étaient là. Aucun ne sortit. Aucun de ceux qu’il avait préparés.

– Tu vas faire quoi ? Pendant cette semaine ?

Carole joignit ses lèvres, les poussa en avant. Une moue qu’elle faisait toujours, avant de plaisanter, de dire une connerie.

… Je commence à la connaître…

– Me faire un petit jeune… Non… Sept petits jeunes. Un par jour.

Il aurait ri, avant, aurait répliqué par une autre boutade. Avant… Maintenant, il ne fit que sourire. Un sourire gêné, triste. L’imaginer avec d’autres hommes que lui…

Une douleur apparut, là, juste sous le plexus solaire. Une douleur causée par des vaisseaux sanguins qui se contractaient, par la contrariété de ne pas pouvoir le lui dire.

– Tu as le droit, seulement si ce sont des petites jeunes.

Carole se leva, un sourire aux lèvres. Elle allongea ses bras vers le plafond, s’étira le buste. Le tee-shirt avec lequel elle avait dormi se souleva, dévoila sa culotte noire en dentelle. Le tee-shirt était à lui. Un vieux tee-shirt rouge délavé qu’il avait depuis l’école de journalisme. La culotte prenait bien les fesses, apportait juste ce qu’il fallait de sensualité. Il regarda les quelques centimètres de ventre dénudé par l’étirement. Un ventre plutôt plat, strié de quelques vergetures. Les marques de ses deux grossesses. Des marques qui restaient, en dépit du temps. Sa fille avait déjà vingt-trois ans, son fils vingt-et-un.

Elle disait toujours qu’elle ne lui présenterait jamais sa fille. Parce que sa fille, c’était elle, en plus belle, en plus jeune. Parce qu’il pourrait se laisser tenter. Parce qu’il était à un âge où il pouvait se faire la mère et la fille. Elle le disait en plaisantant, accompagné d’un sourire. Mais il avait compris depuis longtemps que c’était une de ses plus grandes craintes à elle. Qu’il la quitte pour une femme plus jeune.

… Je commence à la connaître…

Il avait tenté de la rassurer. Du mieux qu’il avait pu. Pas suffisant. Il l’avait rassuré avec des traits d’esprit, des boutades. Comme leur relation l’exigeait. Pas le meilleur moyen. Elle avait toujours peur. Il savait qu’elle le scrutait lorsqu’une jolie fille passait dans la rue. Il essayait de remarquer cette jolie fille avant elle, pour s’assurer de ne pas la regarder lorsque celle-ci était à distance raisonnable. Mais ça ne suffisait pas… À cause de la différence d’âge.

Carole avait 48 ans. Lui 32. 16 ans de différence. 16 ans de différence qu’il ne devait évoquer qu’avec parcimonie, seulement pour mettre en avant la supériorité de Carole. Carole acceptait qu’il l’appelle couguar. Surtout juste avant le sexe. Une fois, juste après être revenu de La Réunion, il avait plaisanté en lui disant qu’elle aurait pu venir le chercher à la crèche en voiture. Elle avait essayé de garder une contenance, mais ne lui avait pas parlé pendant les deux jours suivants.

… Je dois lui dire…

– Carole… ?

On frappa à la porte. Carole n’eut pas le temps de se retourner vers lui. Elle se glissa dans le lit, sous la couette.

Il se leva, ouvrit la porte.

Un employé de l’hôtel se tenait au garde à vous.

– Bonjour, Monsieur. Votre transport vous attend à l’entrée.

Le français était un peu hésitant, un peu maladroit. Mais plus que compréhensible. Beaucoup plus que son espagnol ne l’aurait été. Un espagnol rouillé, depuis le Mexique. Il n’avait pas pu le réviser. Il avait dû préparer son dossier papier du Japon, son reportage télé. Et il y avait eu Carole…

– Je descends. Merci.

C’était déjà terminé, si vite passé. Leur moment. Un moment trop court. Beaucoup trop.

… Heureusement que je l’ai pris, ce moment…

Ils étaient arrivés hier soir. Pour passer une nuit ensemble à Lima, pour qu’il se repose un peu avant de repartir. Nazca se trouvait dans le sud du pays. Loin. Encore six à sept heures de voitures pour y arriver.

Il revint à la chambre, saisit une petite valise blanc et bleu. Une petite valise dans laquelle il avait jeté quelques vêtements, son ordinateur, son appareil photo, sa petite caméra, un bloc-note. Depuis hier soir.

Il se tourna vers Carole. Encore sous la couette. Elle lui sourit. Ce sourire lui enleva le peu d’envie de partir qu’il avait. Il pouvait rester, passer la semaine ici, au frais du magazine. Son contrat se terminait dans un mois. Le patron lui passerait un savon. Et après… ? Que valait un savon en comparaison d’une semaine de vacances avec Carole ?

– Si je restais ?

– Impossible… Les petits jeunes, tu te rappelles ?

– Sérieusement… On pourrait passer de super vacances.

Carole se redressa, s’assit contre le bord du lit.

– Tu as un travail à faire. Ça va te permettre de présenter ton émission… C’est ce que tu voulais. C’est pour ça que tu es venu… Il n’y aura pas de petits jeunes. Promis.

Elle avait raison. Il avait accepté pour l’émission. Un peu pour les 10 000 euros aussi, mais surtout pour l’émission…

Il fit le tour du lit, se pencha sur elle, l’embrassa.

– À dans une semaine…

– Elle passera vite.

Il l’espérait.

Il se releva, prit sa valise, se dirigea vers la porte de la chambre.

… Je dois lui dire…

– Carole… ?

Il l’entendit sortir du lit. Elle se posta en face de lui, l’interrogea des yeux.

– … Je t’aime.

Elle resta un moment immobile, figée, sans expression. Elle resta un moment immobile, sans réponse. Il était allé trop vite, avait ébranlé la base de leur relation.

Elle resta immobile. Une seconde. Puis bougea.

Elle sourit, déglutit deux fois, mordilla sa lèvre du bas. Un sourire gêné, une expression inhabituelle, trop peu vue. Mais il savait.

… Je commence à la connaître…

Cette façon de mordiller sa lèvre du bas. Une preuve qu’elle ne pensait pas à des boutades, à des traits d’esprit. Une preuve qu’elle était sincère.

Elle lâcha sa lèvre.

– Je t’aime aussi Alex.

*

– Où il est ?

Il ouvrit les yeux. Il était toujours là, dans cette pièce construite en bois. Une pièce d’une maison au milieu de montagnes, dans la région de Nazca.

… Carole…

Il l’avait quittée ce matin, après lui avoir avoué qu’il l’aimait, était monté dans cette voiture, avait roulé presque 7 heures, sur des petites routes, à flanc de montagne. Le conducteur l’avait laissé ici, devant cette maison. Des hommes étaient apparus, l’avaient fait entrer, l’avaient mis sur cette chaise. Un autre homme était arrivé. Un homme différent des autres, de tous les autres. Un homme qu’il avait déjà vu, lors d’un autre voyage.

– Où il est ?

Il balança la tête, ne pouvait pas répondre à cette question.

Cet homme cherchait son frère, ne le trouvait pas. Normal. Personne ne savait où était son frère. Depuis un mois. Sans doute à jeter tout son argent par-dessus bord, à se faire dépouiller par des jeunes femmes qui le berçaient d’amour faux, à se faire voler par des charlatans qui lui parlaient d’investissements fictifs.

Il aurait dû être présent pendant ces trois dernières années, il aurait dû prendre plus de nouvelles de son frère, aurait dû se renseigner sur ce projet sur lequel il travaillait. Il aurait dû être là, pour l’empêcher de faire n’importe quoi.

… J’ai failli…

– Je ne sais pas.

L’homme était debout, immobile devant lui. Derrière cet homme, une dizaine d’autres.

Ce n’était pas la première fois qu’il se trouvait dans cette posture. Au Mexique, en Irlande, en Russie, en Inde… On l’avait toujours menacé. Parce qu’il posait toujours trop de questions, parce qu’il fouinait toujours trop loin. Il n’avait jamais eu peur. Sauf une fois. Au Mexique, lorsque son frère était avec lui. Il n’avait jamais eu peur, n’avait jamais eu à avoir peur. À cause de sa protection, journaliste, à cause de sa nationalité, française. Toutes ces menaces, toutes ces mises en scènes, en Irlande, en Russie, en Inde, juste pour impressionner, pour l’empêcher d’aller trop loin.

Aujourd’hui, c’était différent. Il avait peur. Vraiment peur. Cet homme, en face de lui, ne l’avait pas kidnappé à cause de son reportage, à cause de ses questions. Sa protection de journaliste ne valait rien. Pas plus que celle d’être Français. Il avait peur pour sa vie, avait peur de ne plus revoir Carole. Mais il avait une peur plus grande encore.

… Mon frère…

Cet homme, en face de lui, voulait son frère, voulait tuer son frère. À cause de ce projet. Lui avait une chance d’être relâché. Son frère n’en aurait aucune.

… Il n’y a qu’une solution…

Il y avait pensé, dès qu’on l’avait capturé, dès qu’il avait compris pourquoi on l’avait capturé. L’idée était venue d’elle-même. Il avait fait ce qu’il pouvait, peut-être pas ce qu’il fallait, mais ce qu’il pouvait. Pendant onze ans, il avait essayé, avait tout essayé, avait été à son maximum. Pendant ces trois dernières années, il avait failli. Il n’avait plus joué son rôle. Tout ça, c’était sa faute. C’était aussi sa faute.

Il n’y avait qu’une solution. Pour avertir son frère, pour lui donner le temps de se protéger, d’avertir la police, de se cacher.

Il n’y avait qu’une solution.

… Excuse-moi Carole…

Il se leva de sa chaise. Les hommes au fond de la pièce sautèrent sur leurs pieds, près à lui tomber dessus. Leur chef leva le bras, les arrêta.

– Qu’est-ce que tu fais ?

Il prit une grande inspiration, assez pour remplir ses poumons d’air, assez pour remplir son esprit de courage… Ou de connerie.

– J’ai un deal à vous proposer…

L’homme en face de lui eu un léger mouvement de recul. La surprise, certainement. L’homme resta silencieux, attendit la suite.

Il déglutit, trois fois, avant de continuer.

– Vous m’avez… Laissez mon frère tranquille. Si je suis votre otage, vous pourrez faire pression. Vous obtiendrez tout de lui.

L’homme en face de lui opina de la tête. Un mouvement léger, presque imperceptible. Mais un mouvement qui existait.

Il avait réussi, avait l’attention de l’homme. Il avait réussi son pari.

Un autre homme s’avança, jusqu’au chef.

– On s’en fout de lui… On veut l’autre… Pour leur montrer qu’on ne peut pas jouer avec nous…

Le chef leva la main. Encore. Pour faire taire celui qui venait de s’approcher.

– Il a raison… On doit être pragmatique… On peut avoir beaucoup plus…

L’autre homme secoua la tête.

– Ce n’est pas comme ça que ça marche, Carlos… Diego ne nous a pas formés comme ça.

Le chef regarda l’autre homme.

– Diego n’est plus là… Je décide, tu la fermes…

L’autre baissa la tête, acquiesça.

Carlos fit deux petits pas en avant, s’approcha de lui. Doucement.

– Ne me reste plus qu’à décider si tu me seras plus utile vivant ou mort.