Mention légale

© P.M. Lorenz, Juillet 2021

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11. Claire

Pottsville, Comté de Schuylkill,

Pennsylvanie, États-Unis

30 juin 2006

 

Planète Blanche: Sortie J+63

Elle joignit les mains, au-dessus de sa tête. Elle s’étira, de tout son long.

La sensation était la même, à chaque fois. Celle d’avoir le dos en compote, celle d’avoir des fourmis dans les jambes. Normal, elle n’avait jamais supporté d’être assise trop longtemps. Ni à l’école, ni dans les transports.

Elle inspira. Longuement, profondément. Elle expira, lentement, bruyamment. Un grognement dû aux odeurs.

  Le bureau de Zed sentait la friture. Encore. Toujours. De plus en plus. Une odeur rance. Une odeur désagréable, qui pénétrait par les narines, s’installait dans les cavités. Zed n’aérait pas suffisamment son bureau. Elle le lui avait déjà dit. Il n’écoutait pas. Zed n’écoutait jamais personne, n’en faisait toujours qu’à sa tête.

– Tiens…

Il fit glisser une enveloppe sur la table.

Elle savait ce qui s’y trouvait. Sa part. Comme pour chaque aller-retour à Philadelphie. 5 000 dollars, en coupure de cent. Pas besoin de compter. Il ne manquait jamais un billet.

Elle regarda l’enveloppe. Longtemps. Une enveloppe pleine de billets, d’argent facile. Beaucoup d’argent.

Zed continua.

– Prochaine virée dans deux semaines.

Dans deux semaines, déjà.

Elle n’aimait pas ces allers-retours, l’avait déjà dit à Zed. Quatre fois. Après chaque retour de Philadelphie. Zed lui avait accordé des privilèges, pour l’inciter à continuer. Pas de travail au resto toute la semaine où elle allait déposer un sac à Philadelphie, mais semaine payée. Des jours off, où elle pouvait profiter de sa maison, de Meg et Jean, où elle pourrait profiter de Ben lorsqu’il reviendrait. Ces privilèges ne rendaient pas le trajet à Philadelphie plus facile pour autant, ne rendaient pas les rencontres avec Tonio plus agréables non plus.

Zed leva les yeux sur elle, les ouvrit grand, accompagna le regard d’un signe de tête bref.

– Vas-y, prends…

Elle tendit le bras, vers le bureau, ouvrit la main, au-dessus de l’enveloppe. Ses doigts s’arrêtèrent, s’immobilisèrent, juste avant de prendre l’argent. De l’argent facile. Trop facile.

Elle savait qu’elle était une mule, Vick l’avait dit. Elle savait qu’elle faisait quelque chose d’illégal, qu’elle transportait de la drogue. De la drogue que des ados prendraient, qui bousillerait leurs vies, celles de leurs familles.

… Meg…

Meg en prendrait. Certaine. Elle aurait beau faire, beau dire, Meg en prendrait. Dès que Meg aurait quitté la maison, ou non, dès que Meg irait dans l’high school de Pottsville. Meg en prendrait, parce que tout le monde en avait pris, tout le monde en prendrait. Plus ou moins.

Même elle, Claire Kenneth, en avait pris. À seize ans. Pour essayer. Pour faire comme tout le monde. Du shit, surtout. De la coke, une dizaine de fois.

– Prends cette putain d’enveloppe, Claire…

Son regard se détourna, vers celui de Zed. Un Zed lassé. Elle le savait, lui faisait le coup à chaque fois, au moment de récupérer sa part.

– Dis-moi, Zed…

Zed souffla, se gratta la tête, de sa main droite.

– C’est pour te protéger.

Toujours cette réponse. La même, à chaque fois qu’elle le lui demandait.

– Je dois savoir… Pour M…

Zed jeta son dos contre le dossier du fauteuil. Le fauteuil pencha en arrière, légèrement.

– Meg ne touchera pas à ce que tu transportes. On me l’a assuré.

Qui ? Tonio ? Un pervers doublé d’un imbécile. Elle l’avait vu au premier rendez-vous, elle en avait été sûre dès le second. Tonio était un imbécile, mais n’était qu’un larbin, qu’un exécutant. Vick ? Vick semblait plus posé, plus réfléchi, décidait, contrôlait, gérait. Mais Vick restait un trafiquant. Rien qu’un trafiquant.

– Et tu les crois ?!

– Tu penses être la seule à t’inquiéter pour ta famille ? J’ai deux fils, Claire, deux nièces, trois neveux. Ils habitent New-York, Tampa. Je pense à eux. Rien de ce que nous transportons ne reste ici. Tout est pour le marché européen. Arrête de t’en faire, prends cet argent et profite de la situation. Ton gamin a pu aller en France… Et sans que tu ailles te casser le cul à prendre un deuxième service, sans que tu aies quoi que ce soit à rembourser… Ce que tu transportes aurait été transporté de toute façon. Et si tu n’avais pas accepté, Vick aurait tout revendu ici en Pennsylvannie, à New-York, sur toute la côte est…

Zed se redressa.

– … Et tu as pensé à ta maison ? Aux études de Meg, de Ben ? Et à Jean, quand tu seras trop vieille pour travailler comme tu le fais…

Elle fixa Zed. Longtemps, silencieusement. Elle le fixa longtemps, le temps de réfléchir à ses mots, le temps d’analyser son point de vue, le temps d’arriver à une conclusion.

… Il a raison…

Elle n’aimait pas ce qu’elle faisait. Mais elle continuerait. Zed avait raison.

Elle prit l’enveloppe, fit demi-tour, posa sa main sur la poignée de la porte, la tourna.

La voix de Zed lui arriva juste avant que la porte ne s’ouvrit, juste avant qu’on puisse l’entendre d’en-dehors du bureau. Une petite voix. 

– HHB…

Trois lettres. Seulement trois lettres. Elle ne connaissait pas. Toutes les drogues étaient mauvaises. Pour le cerveau, pour le cœur, le système nerveux. Toutes. Surtout celles qu’on ne connaissait pas. Elle chercherait sur le web chez elle. On trouvait tout sur le web. Ce HHB y serait sûrement. Elle pourrait prévenir Meg, lui dire de faire attention à ce nom.

Elle ouvrit la porte, sortit du bureau, salua Sue, la nouvelle serveuse qui la remplaçait les semaines où elle faisait les allers-retours. Elle quitta le resto, prit sa voiture, rentra chez elle.

En quelques minutes seulement.

Pottsville lui paraissait toujours plus petite lorsqu’elle revenait de Philadelphie, lorsqu’elle ne roulait qu’une dizaine de minutes pour quitter le resto de Zed et rentrer chez elle.

Elle se gara dans l’allée, devant le garage, passa par l’entrée principale de la maison.

Irène l’accueillit. La baby-sitter. Elle pouvait se permettre de s’en payer une, maintenant qu’elle avait beaucoup d’argent. Irène l’accueillit dans le salon. Seulement le temps de la saluer, avant de se retourner vers Jean. Sa dernière pleurait, à chaudes larmes. 

Sa petite fille courut vers elle, s’agrippa à ses vêtements.

Irène prit le temps de lui expliquer la situation.

– Elle s’est réveillée. Un cauchemar, son père lui manquait. Ça va mieux maintenant.

Le petit corps était encore traversé par des spasmes. Des spasmes de moins en moins fréquents.

– Quand est-ce qu’il revient papa ?

– Bientôt, ma puce…

Elle s’était promis de ne jamais mentir à ses enfants. Une promesse faite avant la naissance de Meg. Une de ces promesses qu’on se faisait toujours avant le premier enfant, lorsqu’on avait des principes, lorsqu’on pensait être plus fort que les autres parents pour les tenir, lorsqu’on ne savait pas encore ce que c’était que d’être réveillé toutes les deux heures pendant la nuit, de ne plus avoir de temps pour soi pendant la journée.

Elle se l’était promis. Elle avait menti à ses trois enfants. Presque tous les jours de leur vie.

Elle sourit à Irène. Irène lui rendit son sourire.

– Tu peux y aller, je m’occupe de tout… Je te donne les sous demain.

– Pas de problème, madame Lewis. Juste, Meg n’était pas très bien ce soir, elle a passé toute la soirée dans sa chambre, mais elle n’a pas l’air malade. Rien d’autre à signaler… Bonne soirée.

– Bonne soirée, Irène.

Irène quitta la maison. Sur un dernier geste de la main à Jean. Un dernier geste affectueux de la main. Jean lui répondit, de la même manière.

Les filles aimaient bien Irène.

Meg avait eu du mal la première fois, lui avait dit qu’elle n’avait pas besoin de babysitter. Elle lui avait répliqué que c’était pour Jean. Pas besoin de surveiller sa petite sœur, de la doucher, de la mettre au lit… Meg avait accepté. La réalité, c’était qu’elle avait engagé Irène parce qu’elle avait peur que Meg perde son sang-froid.

Irène venait tous les soirs des aller-retours à Philadelphie. Pour éviter à tout le monde la fatigue du voyage. Même si elle prenait plus le risque de se faire contrôler par la police. Irène habitait dans la rue, à trois maisons d’ici, était en vacances depuis la fin de l’année universitaire. Une gentille fille.

… De 22 ans…

Lorsque Ron rentrerait, elle se chercherait une autre babysitter. Irène était une gentille fille, serviable, douce. Une gentille fille avec des seins énormes, des fesses galbées, un visage d’ange, des hanches de diablesse…

Ron l’aimait, elle, sa femme. Il le lui avait dit, le lui avait montré, plus d’une fois. Ron l’aimait comme elle aimait Ron. Ça ne l’avait pas empêché de coucher avec Zed. Deux fois. Et Zed n’avait pas les atouts qu’avait Irène, et elle n’avait pas l’appétit sexuel de Ron. Alors, quand Ron rentrerait, Irène ne poserait plus les pieds ici.

Elle se baissa, souleva Jean. La tête de sa fille se cala dans le creux de son cou.

Elle la porta jusqu’à sa chambre, la déposa dans son lit.

… Elle dort déjà…

Elle posa la couverture doucement sur sa fille, vérifia la température de l’air conditionné, ressortit sans poser les pieds sur les poupées par terre.

Le couloir. 

La porte de Ben était en face, fermée depuis plus d’une semaine.

Son fils l’avait appelée avant-hier. D’une voix enjouée, excitée. Il lui avait parlé à mille à l’heure, de la Tour Eiffel, de l’Arc de Triomphe, des Champs-Elysées, d’autres monuments dont elle ne connaissait pas l’existence avant-avant-hier, dont elle avait immédiatement oublié le nom. Elle ne l’avait jamais entendu si heureux. Jamais. Un bonheur qu’elle n’aurait pas pu lui offrir ici.

… Pottsville est trop petite pour lui…

La Pennsylvanie aussi. Même les États-Unis.

Ben était un curieux, désireux de tout savoir, tout connaître. Ben devait partir. Partout où cela était possible pour lui de partir. Et Ben deviendrait un grand homme, marquerait l’Histoire.

Elle sourit. Rien qu’en y pensant.

Ben était resté cinq jours à Paris, avait pris l’avion pour La Réunion le soir de son appel.

… Dans le Pacifique…

Elle secoua la tête. Non, pas le Pacifique. L’Atlantique alors ? Elle ne se rappelait plus. Elle savait juste que c’était une petite île française au milieu d’un océan.

Une raideur apparut, dans ses muscles, tout à coup. Son attention se focalisa, soudainement. Assez pour laisser Ben de côté.

Une présence.

Une présence dont on devinait l’existence, sans même la voir. Elle tourna la tête à gauche. Meg était debout, devant la porte de sa chambre. Meg était là, les yeux rouges.

… Elle a pleuré…

Assurément. La bouche de Meg se déforma, la commissure des lèvres tomba. Comme à chaque fois qu’elle avait le cœur lourd, depuis qu’elle était bébé.

– Qu’est-ce qu’il y a ma puce ?

Meg courut vers elle, se serra contre son buste. Bientôt, son aînée serait plus grande qu’elle. Elle revoyait encore ses premiers pas, entendait à nouveau ses premiers mots.

… Il n’y a pas si longtemps…

Sa fille sanglota, trois, quatre fois, fit monter un papier, au niveau de son épaule. Un papier plié. En trois.

… Une lettre…

Elle saisit la lettre, l’ouvrit, doucement, posa ses yeux sur l’écriture, déchiffra les mots.

… Ron…

Ma tendre Claire, mon amour,

Aucun mot n’est capable de décrire ma honte de ne pas t’avoir donné de mes nouvelles depuis tout ce temps. Les journées se ressemblent tellement ici. Nous n’avons rien pour nous distraire, rien pour rompre la monotonie. Les journées sont identiques aux précédentes et nous n’attendons rien de plus des suivantes. Je me réveille parfois en sursaut la nuit, lorsque je crois avoir fait un cauchemar, lorsque je crois que tu es à mes côtés, que les enfants dorment dans leur chambre. Je réalise ensuite que je suis ici, dans un pays qui n’est pas le mien, terré dans un trou à rat, entouré de personnes hostiles qui ne veulent que ma mort. Les journées se ressemblent tellement. J’oublie parfois certaines tâches qu’on m’ordonne de faire, parce que je crois les avoir déjà faites. Alors que ce sont celles de la veille. Je fais parfois des tâches qui sont celles du lendemain. Il n’y a plus de passé, plus de futur. Il n’y a qu’un présent étendu, informe. Les jours se ressemblent tellement.

J’ai vu ta photo ce matin. Pour la première fois depuis longtemps, alors qu’elle est là, à côté de mon lit, tous les jours, alors que tu me bordes tous les soirs. J’ai vu ta photo, et je me suis rappelé de toi, de nous, de nos enfants. Je me suis rappelé que j’avais une vie, une vraie. Une vie qui méritait que je me batte, tous les jours. Une vie qui m’a offert de merveilleux souvenirs. Te rappelles-tu de cette fois où nous n’avons pas ouvert le resto pour aller à Atlantic City ? De ce jour où nous nous sommes réfugiés chez mes parents à cause de la tornade ? De ce week-end où nous avons fait l’amour pendant deux jours sans même ouvrir une porte de la maison ? Moi, je les avais oubliés. J’avais oublié que j’avais une vie, une vraie, dans mon pays, près de ma femme, de ma famille.

Je ne veux plus oublier. Je ne veux plus rien oublier de vous. Je ne veux plus manquer un seul moment avec vous.

J’ai demandé à rentrer au pays. Ce matin, après avoir vu ton visage, après m’être souvenu que ma vie n’était pas sur une terre étrangère, mais avec les miens. On me l’a accordé. Je rentre dans six semaines, à l’arrivée du prochain contingent de soldats.

Je vous aime, toi et les enfants. Je vous aime plus que tout.

Que Dieu nous garde en vie jusqu’à mon retour.

Que Dieu bénisse l’Amérique.

Ton dévoué, Ronald.

… Il rentre…

Enfin. Ils seraient réunis. Enfin. Ils seraient une vraie famille. À nouveau.

Elle serra Meg contre elle, encore plus, l’embrassa sur le haut de la tête, encaissa ses sanglots.

Elle ferma les yeux. Le visage de Ron apparut. Son visage carré, ses cheveux châtains, ses yeux noirs.

… Il rentre…

La chaleur naquit. Là, au milieu de la poitrine, entre ses seins. Une piqûre, à peine perceptible. Là, au milieu de la poitrine. Et cette chaleur explosa, irradia son cœur, son corps, son esprit.

… Il rentre…

La gorge se noua, l’empêcha de déglutir.

… Il rentre…

Tout ce temps. Tout ce temps à être forte, à assumer, à être celle qui décidait de tout, celle qui s’occupait de tout. Tout ce temps à dormir seule, à vivre à côté de souvenirs, à se demander si ces souvenirs avaient réellement existé.

… Il rentre… Ron…

La chaleur s’intensifia, encore, fit exploser sa carapace. Celle qu’elle avait construite, en trois ans, dès le jour du départ de Ron. Son corps trembla, ses bras se crispèrent autour de Meg.

Il rentrait. Enfin. Le père de ses enfants, son mari, son ami, son amour. Il rentrait.

Elle ferma les yeux. Encore plus fort. Pour empêcher la vague de la submerger. Pour ne pas montrer à Meg qu’elle avait eu peur de ne jamais revoir son père.

Une larme s’échappa, par le coin de l’œil, descendit, par l’oreille, mourut juste sous la mâchoire.

Le téléphone sonna. Dans le salon.

Elle renifla, deux fois, empêcha son nez de couler. Elle déposa un baiser sur le front de Meg, encore un, en déposerait encore mille dans les jours à venir. Jean en demanderait encore plus.

Elle se défit de l’étreinte, fit quelques pas vers le salon, essuya le chemin de larme avec son index.

Le téléphone sonna. Encore deux sonneries et le répondeur se déclencherait.

Elle décrocha avant.

– Claire Lewis.

– Madame Lewis, agent Quentin Klarck, police de Pottsville. Je vous appelle concernant votre fils, Benjamin Lewis…

– Un problème, agent?

– Madame… votre fils est mort.