Mention légale

© P.M. Lorenz, Juillet 2021

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12. Kane

Philadelphie, Comté de Philadelphie,

Pennsylvanie, États-Unis

13 juillet 2006

 

Planète Blanche: Sortie J+76

Ça commençait à sentir. Malgré l’air conditionné. Une odeur aigre et acide. Il la sentait, de plus en plus, était mal à l’aise pour Wilburn. Son client transpirait, à sa gauche, à grosses gouttes, stressait de ce qui allait, de ce qui pourrait se passer dans les minutes à venir.

Il lui avait pourtant dit que tout se passerait bien, qu’il n’avait pas perdu une affaire. Il le lui avait dit et redit. Mais Wilburn transpirait, quand même.

En face d’eux, de l’autre côté de la table en bois travaillé, les regards appuyés de Drumond et de sa cliente, Bespard. Un énième rendez-vous pour Drumond et lui, pour régler l’affaire à l’amiable, sans passer par un procès.

Il connaissait Drumond. Plutôt bien. Ils avaient déjeuné trois fois ensemble, il y avait quatre ans. Lorsqu’il avait été reçu au Bar Exam de Pennsylvanie. Drumond le voulait dans son cabinet. Un an comme assistant juridique, histoire de se familiariser avec le concret des affaires, le classement de dossiers, les personnes à contacter, les dossiers à taper. Puis Drumond lui avait dit qu’il aurait la fonction d’avocat et si tout se passait bien, celle d’associé. Il avait hésité, entre Drumond et Harper. Drumond était réputé, s’était fait un nom. Harper, on connaissait le nom de la société, mais aucun des avocats qui y travaillaient. Il avait hésité, avant de réaliser qu’il n’y avait pas à hésiter. Il n’avait pas fait tout ça pour devenir assistant juridique. Même pour un an. On n’apprenait pas à nager pour patauger dans un petit bassin. Harper l’avait lâché directement en plein océan.

… Et je ne me suis pas noyé…

À côté de Drumond, Bespard. Terry Bespard. Une femme étonnamment belle, par rapport aux photos qu’il avait pu voir sur Facebook. Bespard avait le visage fermé, le regard noir, fixé sur Wilburn.

– Avez-vous réfléchi à notre proposition ?

Il en avait parlé à Wilburn, de la proposition adverse, évidemment, c’était son travail. Mais il n’avait pas vraiment réfléchi à celle-ci. Il avait fait mine de le faire, pour avoir plus de temps, mais n’y avait pas réfléchi.

– Mon client ne va pas payer 200 000 dollars alors qu’il est innocent.

Drumond glissa un dossier rouge sur la table, vers lui.

– Le témoignage de Vesberg, témoin de la scène.

Alors, Vesberg avait parlé. Malgré la menace d’être poursuivi.

… Drumond sait être dissuasif…

Il ignora le dossier rouge. Peu importe ce qui s’y trouvait.

– Pourrais-je poser des questions à votre cliente ?

Drumond fit une moue.

– Elle a déjà dit ce qu’elle avait à dire.

– Pour les négociations…

Drumond tourna la tête sur sa droite, croisa le regard de Bespard. Bespard indiqua Wilburn du menton, Drumond en indiqua la signification.

– Votre client doit quitter la salle d’abord.

À son tour de regarder son client, d’échanger une complicité silencieuse. Wilburn se leva, sortit.

… Au moins, je ne sentirai plus cette odeur…

Il regarda son client sortir, laissa la porte se refermer, se pencha sur ses notes devant lui, s’adressa à Bespard, directement.

– Terry, pourquoi n’avez-vous pas voulu d’un procès ?

Drumond intervint, immédiatement.

– C’est vous qui avez proposé cette sortie à l’amiable, à la demande de votre client. Ma cliente n’est pas l’initiative de ces négociations.

Wilburn n’avait rien demandé du tout. C’était lui qui était derrière tout ça. Pour gagner du temps, faire des recherches, passer quelques coups de fil.

– Votre cliente aurait pu refuser notre proposition, aller jusqu’au procès. Pourquoi ne pas l’avoir fait ?

– Nous ne répondrons pas à cette question.

Le contraire l’aurait étonné. Surtout de la part de Drumond. Drumond n’était pas le genre d’avocat à aimer le risque. Trop âgé pour en prendre, trop expérimenté pour être aussi niais. Drumond, plutôt le genre à se barricader, dès que c’était possible.

– Ok, très bien… Une dernière petite chose dans ce cas, pourquoi avez-vous quitté aussi rapidement l’Oregon et le Nouveau Mexique ?

– Monsieur Mils, je ne vois pas très bien en quoi cela concerne notre affaire…

Il ignora Drumond. Parce que ce n’était pas à Drumond qu’il voulait parler.

– Terry, est-ce que, oui ou non, vous avez quitté ces États après des rencontres avec des hommes ?

Le visage de Bespard changea, s’affaissa. Elle ne répondit pas.

Il continua.

– Terry, est-ce que, oui ou non, vous avez porté plainte contre ces hommes pour viol ?

Drumond se redressa sur son siège.

– Kane, qu’est-ce que vous faites ?

Il l’ignora. Encore.

– Terry, est-ce que, oui ou non, à chacun de ces rendez-vous, vous avez indiqué à ces hommes avoir le fantasme d’un rapport forcé ?

Drumond se leva. Normal, la situation lui échappait.

– Terry, est-ce que, oui ou non, vous avez négocié à l’amiable avec ces hommes pour éviter le procès à chaque fois ?

Drumond tira Bespard par le bras, l’incita à se lever elle-aussi.

– Terry, est-ce que, oui ou non, vous avez arnaqué ces hommes, comme vous avez arnaqué mon client, pour leur soutirer de l’argent ?

Bespard se leva, Drumond lui parla.

– Ne répondez pas.

Il en avait fini avec Bespard. Maintenant à Drumond.

– J’ai le témoignage de ces hommes, Stan… Voilà notre offre, mon client veut des excuses et 50 000 dollars.

Drumond fit sortir Bespard, la suivit juste derrière. Sans rien répondre. 

… Il a perdu… Il le sait…

Il avait fait son enquête. Sur le passé de Bespard. La Mustang l’avait intrigué. Comment pouvait-elle se payer une telle voiture en bougeant autant, en ayant une activité aussi instable ? Et pourquoi un agent immobilier n’avait jamais été propriétaire ? Il avait enquêté sur l’activité de Bespard. Une à deux ventes par an, des petites ventes, environ 10 000 dollars de revenu pour une année, plus ou moins. À peine de quoi survivre, et surtout trop peu pour la Mustang. Il avait fait des recherches dans les affaires de viols. Harper avait des connaissances un peu partout. Un réseau prêt à l’aider, pour recevoir de l’aide en retour si besoin. Des appels, aux avocats, aux policiers. Et puis, il avait mis à jour le procédé, avait découvert le processus. Toujours le même. Une inscription sur un site de rencontre, un rendez-vous avec des hommes mariés et avec de l’argent, un fantasme spécial, un dépôt de plainte, des négociations pour éviter le procès et au moins 100 000 dollars d’empochés, à chaque fois. Et puis, elle déménageait, changeait d’État, vivait quelque temps avec cet argent, se faisait oublier, recommençait.

Il rangea ses notes dans son dossier, son dossier dans son attaché-case, se leva, quitta la salle de réunion du cabinet de Drumond.

Wilburn se trouvait dans le couloir, assis sur une chaise. Il transpirait. Encore plus que dans la salle, un instant plus tôt.

Son client se leva, d’un bond, dès qu’il l’aperçut.

– Alors ?

Il sourit à Wilburn. Le sourire de la victoire.

– Ils sont partis.

– Qu’est-ce que ça veut dire ?

Il fit un signe de tête à son client.

– Allons-y.

Wilburn prit sa mallette, à ses pieds, le suivit. Silencieusement.

Ils descendirent l’escalier, quittèrent l’immeuble. Il mena Wilburn quelques pas plus loin, sur la 8e nord.

– Voilà ce que ça veut dire… Ils savent qu’on sait. Ils font semblant d’être outrés, mais ils vont nous appeler dans une heure ou deux, peut-être dans la soirée, pour nous dire qu’ils acceptent nos conditions… Je vous tiendrai au courant dès que j’aurai reçu l’appel de Drumond.

Il tendit la main à Wilburn, le regarda dans les yeux. Wilburn la serra.

… Il n’a pas encore réalisé…

– C’est terminé, Jeff. Rentrez chez vous, servez-vous un verre et détendez-vous… Je vous appelle ce soir.

Il sourit, tourna le dos, descendit la 8e nord, encore, n’attendit pas la réponse.

– Merci, monsieur Mils.

Il leva la main, sans se retourner. Pas le temps. Il devait rentrer au bureau. Au plus vite.

Il tourna à droite, sur Filbert Street, puis à gauche sur la 10e nord. Treize minutes. Pas plus. Il entra dans l’immeuble d’Harper, prit l’ascenseur pour le quatrième étage. Son bureau se trouvait au fond du couloir à droite. Il pressa le pas. Encore. Abe, Wilson, Ted le saluèrent. Il répondit, d’un geste de la main. Un salut sans parole. Pas le temps de s’arrêter, surtout si proche.

Il entra dans son bureau, ferma la porte derrière lui.

Elle était là, assise dans son fauteuil, derrière son bureau. Elle se leva, s’approcha, agrippa sa veste juste sous le col, se positionna sur la pointe des pieds, l’embrassa.

… Beth…

Il l’avait engagée, comme assistante. Pour pouvoir la faire sortir du Wyoming, pour pouvoir l’arracher aux mains de ses parents. Il avait demandé à Nick d’appeler son père, de dire que Beth avait le profil pour intégrer la société. Le père avait d’abord été circonspect. Normal, sa fille qui avait arrêté l’école à quinze ans… Dans une société d’avocats à Philadelphie… Nick avait argumenté sur le bon salaire, sur un appartement de la société dans le centre de Philadelphie mis à disposition de Beth pendant un an. Beth avait fait pression de son côté. Le père avait réfléchi une longue semaine. Avant de donner son accord. Malgré sa peur des grandes villes, malgré son éducation catholique, malgré ce qui s’était passé avec Khaterine.

Dans les faits, la société Harper n’avait pas engagé Beth. Lui l’avait fait. Il lui versait un salaire à partir du sien, payait à Harper l’appartement qu’elle occupait. Dans les faits, Beth n’avait rien d’une assistante juridique. Elle n’y connaissait rien en droit, ni pénal, ni civil, ni commercial. Elle était incapable d’écrire deux lignes sans faire de fautes, ni taper à l’ordi. Tout au plus, Beth était sa secrétaire particulière. Elle répondait au téléphone, lui rappelait ses rendez-vous, son agenda. Dans les faits, il avait menti à Harper. Comme à tout le monde dans la société. Sauf à Nick. Il avait prétendu que Beth avait vingt-et-un ans, était diplômée de Laramie, voulait préparer le LSAT pour intégrer une école de droit…

Tous ces mensonges, uniquement pour ce moment, uniquement pour ce baiser en milieu d’après-midi.

Beth posa les talons au sol, descendit de quelques pouces.

– Alors ?

Il posa son attaché-case sur son fauteuil, s’appuya sur son bureau.

– Ça sent bon…

Beth sourit.

– Tu es le meilleur.

Il le savait, faisait tout pour l’être.

– Quoi de neuf pour cet aprem ?

Beth se redressa, prit un air sérieux. Elle faisait toujours ça quand ça concernait le travail.

… Elle joue à la grande fille…

Au moins ça.

– Ted veut savoir si tu veux t’occuper de l’affaire des enfants.

Non, inutile. Il ne retirerait aucune gloire de cette affaire. Elle était déjà réglée.

– M’intéresse pas. Il peut le…

Le téléphone sonna. Sur son bureau. Beth se dépêcha de décrocher.

Même pas dix secondes de communication. Elle raccrocha.

– Monsieur Harper veut te voir dans son bureau.

Son sang se glaça, se gela. Immédiatement. Harper n’appelait jamais personne dans son bureau. Sauf pour le virer. Comme Oldman ou Brie.

… Il sait pour Beth…

Nick avait cafté. Parce que Nick ne supportait pas sa réussite, était jaloux de ses victoires.

Il souffla, quitta son bureau.

Que ferait-il s’il perdait cet emploi. Drumond ne le prendrait pas, jamais, pas après ce qu’il avait fait aujourd’hui… Il ne pourrait plus payer son appartement, ne pourrait plus mener son train de vie. Et Beth… Elle serait obligée de travailler, de vraiment travailler. Comme serveuse, dans un restaurant minable. Ou alors, elle rentrerait, dans le Wyoming. Elle y rentrerait et s’y enterrerait. À jamais.

Il pénétra dans l’ascenseur, monta au septième étage. L’étage des associés. Harper était dans le premier bureau, à droite. Il frappa, entra. La secrétaire parlait au téléphone. Elle lui indiqua la porte du bureau de Harper.

Il souffla. Encore.

Un pas, puis un autre. Il frappa, ouvrit la porte, entra.

Harper se tenait debout face à la paroi vitrée de son bureau. Il regardait le centre de Philadelphie, ou se perdait dans ses pensées.

– Vous vouliez me voir, Monsieur ?

Harper se retourna, sourire aux lèvres. Il s’approcha de lui, bras tendu, main ouverte.

Il lui serra la main. La poigne de Harper était ferme, vigoureuse.

– Drumond vient d’appeler, sa cliente accepte ton offre. Bien joué…

Alors c’était ça. Harper ne savait toujours pas pour Beth. Nick n’avait rien dit. Le patron voulait seulement le féliciter pour sa réussite. Son énième réussite. Une victoire officieuse, un simple arrangement entre deux camps. Mais une victoire quand même.

– Merci, Monsieur…

– Laedener s’en va, à la fin de l’année. Il va tenter sa chance à New-York. Un associé en moins qu’il faudra remplacer. On pourrait te choisir… J’appuierai ta candidature…

Associé, enfin ! Plus tôt que prévu. À même pas trente-et-un ans.

… Associé…

– … Mais il te manque quelque chose. Un grand coup. Avec les médias, la passion de l’opinion publique. On doit parler de nous… Réussis ce coup et dans quelques mois, tu seras à cet étage, avec nous.

La société Harper s’occupait du droit, de la justice. Mais elle restait une société. Une société avec des frais, des charges, des amortissements, des investissements. Une société qu’il fallait faire vivre. Une société qui devait être vue. Et la meilleure publicité était les journaux télés. Parce qu’ils étaient vus par tout le monde, parce que ça ne coûtait pas un centime.

Monsieur…

Il allait avancer des arguments à Harper. Pas besoin de coups médiatiques. Le bouche à oreille suffisait. Il gagnait toutes ses affaires. Bientôt, on viendrait de loin pour demander son aide. Il allait dire à Harper qu’il serait le meilleur associé que cette société ait eu, le plus féroce, le plus intrépide. Mais il se ravisa, à peine le « Monsieur » sorti de sa bouche.

Il resta silencieux, quelques secondes.

– Oui, Mils ?

Les arguments, les paroles… Tout le monde en avait. Les losers plus que les autres. Les États-Unis ne s’étaient pas bâtis sur des arguments, sur des paroles. Les États-Unis s’étaient bâtis sur des actes.

– Excusez-moi Monsieur… Puis-je utiliser votre téléphone ?

Un coup médiatique. Voilà ce qu’il lui fallait. Créer une émulation dans l’opinion publique. 

La stratégie s’élabora dans son esprit. En quelques millièmes de seconde. Il appellerait les télés locales, peut-être même régionales.

… Non… Nationales…

Un coup médiatique et sans danger. Une affaire gagnée d’avance.

– Oui, bien sûr…

Il se précipita sur le téléphone, décrocha, appuya sur la touche du 0, pour la ligne interne de la société, puis sur le 53, la ligne directe de Ted.

Ted décrocha.

– Monsieur ?

Normal qu’il le prît pour Harper, il appelait depuis le bureau du boss.

– C’est Mils… L’affaire des enfants en France, je m’en occupe…