Mention légale

© P.M. Lorenz, Juillet 2021

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2. Kane

Comté de Big Horn, Wyoming,

États-Unis

15 mars 2006

 

Planète Blanche: Sortie J-43

 

Il regardait par la vitre. Les plaines, encore, toujours, à perte de vue. Des plaines de hautes herbes. Plus sèches qu’un instant plus tôt, juste après Otto. Les herbes dansaient, se mouvaient, à l’unisson, au gré du vent. Le ciel était chargé. Un peu. La pluie risquait de tomber, d’un moment à l’autre. Le contraire l’aurait étonné. Il pleuvait souvent dans le Wyoming. Trop à son goût.

… C’est pour ça que je l’ai quitté…

Il délaissa un moment le paysage monotone, regarda sa montre. Presque deux heures qu’ils roulaient. Ils seraient bientôt arrivés. Le conducteur du taxi avait décidé de suivre Greybull Highway, puis de bifurquer à droite sur la State Highway 30, de traverser Burlington.

… J’aurais continué tout droit… Direction Greybull…

Mais avec l’itinéraire du taximan, il avait eu plaisir à revoir le terrain de baseball de Burlington, le terrain de foot juste derrière. Que de souvenirs dans ces gradins. Des gradins faits de planches de bois posées à même une ossature métallique… Son père et son oncle qui l’encourageaient lors des matchs, son premier baiser, avec Carie, sous la tribune, et le père de Carie juste au-dessus…

Il aurait dit qu’une vie entière s’était passée depuis ces moments. Alors qu’il n’y avait qu’une vingtaine d’années. Une vingtaine d’années, et tant de changements. Les quatre ans à l’Université à Laramie, Khaterine, le LSAT, les trois ans à Upenn, l’année de LLM, le Bar exam de Pennsylvanie, la société Harper… Une vingtaine d’années où il était parti de rien, où il était arrivé à tout.

On commençait à le connaître, à le reconnaître. Son nom n’était plus inconnu. 

Kane Mils, l’avocat qui ne perdait pas.

… L’avocat qui ne perdra jamais…

Harper lui parlait déjà d’être associé. Après seulement quatre ans de pratique. Harper lui disait que dans deux ans, s’il continuait à défendre aussi bien ses dossiers, à ramener des clients pour la société, alors oui, il serait associé. À 32 ans.

… Le plus jeune de toute l’histoire de la boîte…

Mais tout de suite, là, maintenant, il n’était pas encore celui qui donnait les directives, juste celui qui les exécutait. Un sous-fifre, encore. Il était encore celui qui devait faire six heures d’avion, depuis Philadelphie, faire une escale d’une heure à Denver, et prendre un avion à hélice pour Cody dans le Wyoming. Un avion à hélice, c’était une barque sur une mer déchaînée. Aucune stabilité. L’avion tanguait au gré du vent, plus encore que ces hautes herbes dehors. Tout ça pour rencontrer un éventuel témoin d’un viol. Hank Vesberg.

Il révisa l’affaire. Encore une fois. Pour être certain de ne rien oublier, de ne rien laisser au hasard.

Hank Vesberg, un homme de quarante-six ans, venu à Philadelphie pour un entretien d’embauche. Comme journaliste dans un petit journal minable. Le viol a été commis, ou prétendument commis, dans une chambre d’hôtel, au quatrième étage, dans le quartier de Kensington. Une femme, Terry Bespard, a accusé un homme, Jeff Wilburn, de viol. Les caméras de surveillance montraient que l’homme avait rejoint la femme, dans la chambre. Le reste, c’était parole contre parole. La femme parlait de viol, l’homme de relation consentante. Jeff Wilburn était venu au cabinet, leur avait expliqué la situation. Robert Harper avait accepté de le défendre, mais avait refilé le dossier à un jeune avocat.

… Moi…

Il avait revu l’enregistrement vidéo. Pas de son. Impossible de savoir s’il y avait eu des appels à l’aide, des cris ou des pleurs quelconque. Mais sur l’enregistrement, on voyait un homme passer devant la chambre, regarder la porte une poignée de secondes. Le seul autre client de tout l’étage. Hank Vesberg.

Il avait mené son enquête sur Jeff Wilburn. Marié depuis quinze ans, pas de casier judiciaire, pas de problème de voisinage, pas de conflit au travail. Une vie tranquille. Mais une vie privée misérable. Wilburn était inscrit sur quatre sites de rencontre, couchait régulièrement avec des femmes, puis ne le revoyait jamais. Wilburn, un profil de pervers et une tête de détraqué. Il l’avait vu lorsqu’il lui avait parlé.

… Il l’a violée… J’en suis sûr…

Le taxi entra dans Basin. Enfin. La ville était déserte. Ou presque. Rien de plus normal. Basin c’était une ligne droite, la Greybull Highway, avec quelques maisons le long des petites rues parallèles. 1500 habitants, à peu de choses près.

Ils arrivaient de ce côté, de l’ouest, des petites rues parallèles. Ils quittèrent la State Highway 30, tournèrent à gauche sur la 8e nord.

La petite rue était misérable, encore plus que dans son souvenir. Les maisons étaient vieilles, ne ressemblaient plus qu’à des ruines, qu’à des vestiges. Des petites maisons, toutes identiques, séparées les unes des autres par à peine 7 pieds. Pas de clôture, pas même une haie.

… Bienvenue chez les ploucs…

Le taxi remonta la rue.

… Ils ont construit des courts de tennis…

Qui jouait au tennis ici ? Aucun argent n’avait été mieux gaspillé. 

Le taxi prit à droite, puis à gauche. La 7e nord. Le taxi s’arrêta, devant une des maisons identiques aux autres, devant le 317. Vesberg habitait ici.

Il sortit de la voiture, prit son bagage à main dans le coffre, retourna au niveau de la portière avant, se pencha légèrement.

– Merci.

Le conducteur leva la main, de quelques pouces seulement. Juste avant de repartir.

Pas besoin de payer. Tout était déjà réglé, par la société, par un stagiaire qui avait pensé faire ses preuves en signant chez Harper, qui se retrouvait à payer des taxis pour les vrais avocats, à faire des photocopies pour ceux qui travaillaient réellement.

Il s’avança dans l’allée de béton. L’allée le mena à la porte de la maison. Une porte transparente fermée. Une porte transparente sale, qui n’avait pas dû être nettoyée depuis longtemps. Qui n’avait peut-être jamais été nettoyée.

Il frappa. Une fois. Deux fois.

Vesberg apparut derrière la porte vitrée. Un homme avec du ventre, une barbe pas entretenue, des poches sous les yeux. Il portait un jean noir et une chemise jaune à longue manche. Dans sa main droite, une bière, dans la gauche, une cigarette.

… Tellement cliché…

Toujours à reproduire les schémas sans avenir, toujours à se plaindre de ne jamais arriver à rien. C’est pour ça qu’il avait quitté Big Horn, le Wyoming. L’État avait trop peu à offrir, les habitants trop peu à gagner. Il avait quitté le Wyoming pour ne pas être comme Vesberg, pour ne pas être un loser.

– Bonjour, Kane Mils, de la société d’avocats Harper de Philadelphie… Vous êtes monsieur Hank Vesberg ?

Vesberg le fixa un moment, avant de détourner son regard sur ses pieds.

– Oui… C’est pour quoi ?

– Monsieur Vesberg, je défends un client dans une affaire de viol et de ce que nous savons, vous êtes le seul témoin direct de la scène.

Vesberg décala la lèvre inférieure, la mordilla doucement. Une longue seconde. Il souffla ensuite, ouvrit la porte vitrée.

– Par ici.

Il entra, suivit Vesberg sur quelques pas, traversa le salon jusqu’au canapé. Un salon sombre, peu éclairé par la lumière du jour. La télé était allumée, agressait les yeux. Un match de foot passait. Les Cowboys du Wyoming affrontaient les UCLA Bruins. Une rediffusion du Las Vegas Bowl de 2004.

… Ils vont gagner 24 à 21…

Il avait entendu le résultat, il ne savait plus vraiment comment. Peut-être par ses parents. Sans doute même. Les nouvelles du Wyoming n’arrivaient que rarement à Philadelphie. Et quand elles arrivaient, tout le monde s’en foutait.

… Normal… le Wyoming…

Vesberg s’assit dans le canapé, lui fit un signe de la main pour l’inviter à l’imiter.

Il s’assit à son tour, dans le fauteuil de gauche.

– Vous en voulez ?

Vesberg lui montra la bière.

Il fit un signe de tête. Pour signifier à son hôte qu’il n’en voulait pas. Il n’était pas là pour copiner ni bavarder. Plus vite terminé, plus vite il rentrerait chez lui.

… Pas avant demain…

Il ouvrit son bagage à main, en retira une pochette noire en cuir, la posa sur ses genoux, l’ouvrit. Il saisit ensuite son magnétophone enregistreur dans la poche intérieure de sa veste de costume, le montra à Veserg.

– Je peux…. ?

Vesberg hocha la tête. Imperceptiblement.

Il alluma le magnétophone, le posa sur la petite table basse, devant Vesberg.

– On sait que vous étiez à Philadelphie pour un entretien d’embauche le 11 février. Vous êtes resté ensuite à l’hôtel Diamond pour y passer la nuit. Chambre 46. Le 12, à 13 heures 42, les caméras de surveillance de l’étage vous montrent dans le couloir vous arrêtant quelques secondes devant la porte de la chambre 41. Ma question sera simple, monsieur Vesberg. Pourquoi vous êtes-vous arrêté ?

Il n’était pas aussi direct d’habitude, prenait le temps de mettre son interlocuteur à l’aise. Pour permettre à celui-ci de se confier plus facilement. Toujours deux ou trois questions sur la vie personnelle, deux autres sur le boulot, deux remarques pour énoncer des généralités banales… Une astuce qu’il avait apprise chez Harper. Mais aujourd’hui, il n’avait pas envie.

Vesberg se redressa un peu.

– Qu’est-ce que je risque ?

– Rien. Comme je vous l’ai dit, vous êtes le seul témoin direct de la scène. Dites seulement la vérité.

Vesberg se redressa encore. De la cendre de sa cigarette tomba sur le sol à ses pieds.

– J’ai entendu des cris de femme… Comme si quelqu’un se débattait. J’ai aussi entendu des objets qui tombaient.

– D’après vous, il y a eu une lutte à l’intérieur ?

– Je pense… Oui.

– Êtes-vous certain que ce que vous avez entendu de l’autre côté de cette porte n’aurait pas pu être des gémissements et des sons faisant penser à un accouplement plutôt physique ?

Il essayait de semer le doute dans l’esprit de Vesberg. Mais il le savait, l’avait vu sur la vidéo surveillance. La tête de Vesberg sur celle-ci n’était pas une tête amusée ou excitée par quelqu’un qui entendait d’autres faire l’amour. C’était une tête de surprise… Non… Plus que ça… Une tête apeurée.

– Certain.

– Vous n’avez pas appelé la police…

Vesberg détourna son regard, tira sur sa cigarette, pour la première fois qu’ils s’étaient assis.

– J’veux pas d’problème moi. J’suis juste un p’tit gars du Wyoming. Philadelphie, c’est une grande ville, avec de grandes emmerdes. J’voulais pas m’attirer des ennuis.

Il secoua la tête. Contre son gré. Normal face à autant de conneries. Les croyances des petites villes : les grandes villes, c’est l’enfer.

… L’enfer peut être partout…

Il était le mieux placé pour le savoir. Après ce qu’il avait fait…

Il attrapa son magnétophone, l’éteignit, le rangea. Même chose pour son dossier.

– Je vous remercie, monsieur Vesberg, ce témoignage nous sera précieux… La partie adverse viendra sans doute ici, pour vous parler de cette affaire et pour vous demander de témoigner au tribunal.

– J’veux juste pas de problème.

Il ferma sa petite valise noire, se redressa, regarda Vesberg. Droit dans les yeux, fixement.

– Il faut que je vous dise… au tribunal, le procureur pourra vous poursuivre pour dissimulation de preuves ou non-assistance à personne en danger.

Vesberg devint blême. En une seconde. Un teint accentué par la faible luminosité du salon.

Il se leva, laissa Vesberg dans la tourmente.

… Au moins, il hésitera à collaborer avec la partie adverse…

– Merci pour tout, monsieur Vesberg. Passez une bonne journée.

Vesberg n’esquissa même pas un mouvement pour se lever, restait enfoui dans son canapé, dans sa tourmente.

– Pas la peine de me raccompagner, je retrouverai la sortie… Allez les Cowboys !

Il quitta la maison, se retrouva à nouveau dans la 7e nord. Ses pensées le gardèrent dans cette affaire. Jeff Wilburn avait réellement violé Terry Bespard. Wilburn leur avait affirmé que c’était un jeu, que Bespard lui avait demandé de réaliser ce fantasme. Mais si c’était un vrai fantasme, il y aurait eu des gémissements, encore plus fort que pour un rapport sexuel classique.

… Il est coupable… Je dois trouver la faille pour le disculper…

Cette faille se trouvait quelque part. Si elle n’était pas dans les faits, elle serait dans la procédure.

Il se mit en marche. L’hôtel n’était pas très loin, juste à l’entrée de la ville. Peut-être à quinze minutes à pied. Pas besoin de taxi. Il emprunta une rue perpendiculaire à la 7e, peut-être la G Street, sans doute même. Il passa trois pâtés de maisons, arriva sur une voie plus large, une voie rapide…

… La 4e

… La partie de la Greybull Highway qui traversait Basin du nord au sud.

Il la suivit à droite, passa encore deux pâtés de maisons. Les voitures passaient à côté de lui, les quelques commerces de la ville accueillaient des clients. Enfin un peu de monde, un peu de civilisation.

L’hôtel était là. Le meilleur qu’il aurait pu trouver ici. The Big Horn Hôtel. Il avait insisté auprès de Harper pour avoir une nuit. Pour ne pas refaire 10 heures de trajet deux fois dans la même journée. Il avait insisté surtout pour pouvoir rendre visite à ses parents, à Manderson, demain matin.

Il passa la porte, entra, débarqua dans l’accueil de l’hôtel.

Son regard se leva, instinctivement, comme son regard se levait toujours pour lancer un “bonjour”.

Son regard se leva, se bloqua. Le “bonjour” se coinça dans sa gorge.

Il était pétrifié, scotché sur le paillasson. Son sourire s’était affaissé… Tout s’était affaissé…

Derrière le comptoir, une jeune femme. Blonde, yeux émeraude, le visage fin.

… Khaterine…

Non, ce ne pouvait être elle. Khaterine devait avoir vieilli, comme lui. Elle ne pouvait plus avoir ce visage d’adolescente.

… Mais ce visage est là…

La jeune femme sourit. Un sourire franc, de connivence.

– Kane… ?

Il la regarda, immobile, scotché par ce visage du passé, ce visage qui le ramenait à ce qu’il avait abandonné, à ce qu’il avait gâché. Il la regarda, ne sut quoi dire, ne put rien dire.

– C’est moi… Bethany… Enfin Beth… La sœur de Khaty.