Mention légale

© P.M. Lorenz, Juillet 2021

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3. Kane

Comté de Big Horn, Wyoming, États-Unis

15 mars 2006

 

Planète Blanche: Sortie J-43

 

… Beth…

Il ne l’avait vue que deux fois. La dernière fois, le jour où…

Il balança la tête, ne préférait pas y penser. Ce jour-là, Beth n’était encore qu’une fillette. Six, sept ans. Dans son souvenir, Beth aimait se maquiller, porter des tiares, des sceptres. Beth ne rêvait que d’une chose, devenir Miss, reine de beauté, mannequin.

Et maintenant, elle ressemblait à sa grande sœur au même âge. Le corps avait muri, les seins s’étaient développés, les hanches s’étaient élargies. Beth était une femme.

… Elle n’en a pas l’âge…

Il la fixa. Pendant quelques secondes. Pour être bien sûr que ce n’était pas Khaterine.

– Qu’est-ce que tu fais dans le coin ?

Il se gratta la tête. Pour essayer de reprendre une contenance.

– Un truc… enfin… Une affaire…

Beth sourit. Un sourire hypnotisant, pétrifiant.

– Tu veux une chambre ?

Il se gratta la tête. Encore.

– Heu… Oui… Oui… C’est réservé… Normalement… Société Harper.

Il regarda Beth chercher sur l’écran de l’ordi.

… Mon dieu… Qu’elle est belle…

Beth revint à lui. Avec un sourire envoûtant.

– Chambre 21. C’est l’une des dernières, côté cour. Tu as de la chance, le bruit des voitures est atténué de ce côté-là.

Beth se retourna, ouvrit un placard derrière elle, attrapa une clé, la posa sur le comptoir.

– Tu veux que je t’accompagne ?

Surtout pas.

– Je… trouverai… Merci.

Il saisit la clé, quitta l’accueil, au plus vite, par une porte à droite. Sans s’attarder sur Beth, sans chercher à en savoir plus.

La porte donnait sur un long couloir. De part et d’autre, des chambres.

La 21 se trouvait tout au fond, à gauche. Il y entra, jeta son sac sur le lit au milieu de la pièce, retira son trench. Il s’assit dans le petit fauteuil en face de la télé, enfouit sa tête dans ses mains.

… Il fallait bien que ça arrive… Basin est une petite ville…

Il avait pris soin d’éviter la 5e sud, avait dit au taxi de ne surtout pas l’emprunter. Mais il s’y était attendu. Et mieux valait être tombé sur Beth que sur son père.

Il souffla, se leva, prit son ordinateur portable dans sa valise, le posa sur la petite table près de la porte, le brancha.

Il avait toujours fait ça, fuir de l’avant. Le plus vite possible. Pour éviter de trop cogiter, de s’appesantir sur des faits néfastes. Des faits qui ne feraient que le ralentir, que l’empêcher d’arriver là où il voulait.

… Terry Bespard…

Ok, Wilburn l’avait violée. Et après… La vidéo surveillance montrait Wilburn sortir de la chambre, tranquillement, dix minutes après le passage de Vesberg. Bespard quittait les lieux quinze minutes plus tard encore. Elle quittait les lieux la main tremblante sur la poignée de la porte, le besoin de s’appuyer contre le mur du couloir tous les 7 pieds.

Il retourna au lit, fouilla dans la valise, reprit la pochette noire. La déclaration de son client était là. Il la relut, une nouvelle fois. Wilburn avait rencontré Bespard sur un site de rencontre gratuit. Un de ces sites de rencontre qu’on fréquentait pour les histoires d’un soir, sans lendemain. Ils s’étaient rencontrés une première fois, avant de se donner un nouveau rendez-vous le lendemain, le 12 février, au Diamond. En milieu de journée. Au début de ce rendez-vous, alors qu’ils s’embrassaient, Bespard lui avait fait part de ses envies particulières. Une plus particulièrement. Un fantasme jamais assouvi. Être si attirante, si désirable, pour un homme que celui-ci ne puisse plus se contrôler et qu’il la force à coucher avec lui. Leurs ébats avaient ressemblé à un viol, des cris, un peu de violence. Leur rendez-vous avait duré une vingtaine de minutes. De 13 heures 31 à 13 heures 51. Wilburn était retourné au travail à 14 heures et avait eu la surprise au soir d’apprendre par des officiers de police qu’une plainte pour viol avait été enregistrée contre lui.

Il avait été sûr et certain que le témoignage de Hank Vesberg aurait suffi à disculper son client, que Vesberg aurait entendu des gémissements de plaisir au lieu des cris de douleur, des paroles salaces au lieu des appels au secours. Il avait tout misé là-dessus.

Il s’était trompé.

Il était bon avocat, mais avait un défaut. Un gros.

… Harper me l’a dit… Plus d’une fois…

Quand il avait une idée en tête, il misait tout sur cette idée. Surtout s’il en était sûr et certain. Il ne se préoccupait plus des autres pistes à suivre. Il suivait son idée, y allait jusqu’au bout.

… C’est pour ça que je suis là où j’en suis…

Sa façon de faire lui avait réussi. Il avait gagné toutes ses affaires. Sauf une. Le dossier Alaskin. Il ne l’avait pas gagné, ne l’avait pas perdu non plus. Mais, cette affaire, il aurait pu la perdre. Harper était intervenu la veille du procès, lui avait montré ce qu’il avait raté dans le dossier, lui avait sauvé la mise. Juste après, Harper lui avait mis son défaut sous le nez. Pour la première fois.

… Je dois tout reprendre depuis le début…

Et oublier Vesberg pour le moment.

Il relut le dossier de Bespard, sa biographie, son passé. Rien d’extraordinaire. Elle avait habité dans trois États différents, pas mariée, pas d’enfant, pas d’attache. Un métier d’agent immobilier qui lui permettait de payer ses factures.

Rien à se mettre sous la dent.

… Je ne cherche pas au bon endroit…

Il alluma son ordinateur, se brancha sur le réseau internet du Big Horn Hôtel.

… Quelle merveilleuse invention…

Il se connecta à Facebook, le nouveau réseau social à la mode, chercha Terry Bespard, la trouva facilement. Les photos sur son mur la montraient heureuse, souriante. Elle se pavanait au volant d’une Mustang rouge et noir. Il lut les posts de Bespard. Tous les posts, du plus récent au plus ancien. Il la vit acheter sa voiture, faire sa première vente en Pennsylvanie, arriver en Pennsylvanie, être heureuse dans une maison du Nouveau-Mexique. Une maison qu’elle louait…

… Étrange, pour un agent immobilier…

Elle n’était pas restée longtemps au Nouveau-Mexique. À peine un peu plus d’une année. Avant, elle avait habité dans l’Oregon.

Une vie de mouvement.

… Pourquoi bouge-t-elle autant… ?

Une piste à creuser.

On cogna à la porte. Il regarda l’heure, machinalement. Un réflexe pour lui, un réflexe de sa vie rythmée par les rendez-vous. 18 heures 48. Il regarda une deuxième fois pour être bien sûr qu’il avait bien vu. Plus d’une heure trente qu’il était plongé dans ses pensées, qu’il suivait la vie de Bespard sur ce réseau social.

– Oui ?

– Beth…

… Qu’est-ce qu’elle me veut… ?

Il tendit le bras, ouvrit la porte.

Beth entra. Deux bières dans une main, une boîte de pizza dans l’autre.

La beauté de la jeune fille lui sauta aux yeux. Encore. La ressemblance avec sa grande sœur revint, à nouveau.

– Je peux ?

– Tu es déjà entrée…

– Je viens de finir mon service et je m’étais dit que j’aurais pu venir discuter un peu avec toi… Tu en veux une ?

Beth allongea le bras.

Pourquoi pas après tout. Il avait bien travaillé, pouvait se permettre une pause. Une petite. À condition de garder sa piste à creuser en tête.

Il prit une des deux bières, dévissa la capsule, avala une gorgée.

– Tu as le droit d’être là ?

– Je ne reste pas longtemps. Juste discuter un peu avec la star du coin. Celui qui a quitté Big Horn, qui a réussi à devenir quelqu’un. Dès qu’il y a une information sur toi, les journaux locaux écrivent une page entière sur tes faits et gestes.

– Donc, on n’a toujours pas la télé ici…

Beth rit, avait compris sa blague. Ça voulait dire que c’en était encore une, que la situation n’avait pas beaucoup évolué depuis qu’il était parti.

Beth se calma, but une bonne rasade de bière, revint à lui.

– Comment as-tu fait ?

– Fait quoi ?

– Quitter Big Horn, le Wyoming…

Bonne question. Il ne le savait pas. Sans doute grâce à ses parents, sans doute grâce à son tempérament.

– Partir, ce n’est pas le plus difficile. C’est ne pas se retourner qui l’est. À chaque coup dur, j’ai eu envie de tout laisser tomber, de revenir ici. Mais je ne l’ai pas fait. Je ne me suis pas retourné.

… Comme pour ta sœur…

Beth fixa un moment sa bouteille de bière.

– Moi aussi je ne veux pas me retourner… Je veux quitter ce trou.

Comme tous les jeunes de la région.

– Tu sais ce que tu vas faire comme étude…

– J’ai arrêté… L’école… L’année dernière. C’est pas pour moi tout ça. Papa m’a dégoté ce job ici. C’est pas mal. Mais…

– J’ai pu partir grâce à mes études, parce que j’avais quelque chose à offrir. On ne peut pas partir si on ne veut pas de vous. C’est une réalité.

Beth finit sa bière. En une gorgée. Une longue gorgée. Elle buvait comme un homme. Normal, elle était du Wyoming.

– Emmène-moi avec toi.

Il sourit. La première réaction à cette parole. La seule réaction. Avant de comprendre que Beth ne plaisantait pas, qu’elle était sérieuse.

– Je viens de le dire, il faut avoir quelque chose à offrir.

Au tour de Beth de sourire.

– Tu sais… Je crois que j’ai été amoureuse de toi. Lorsque j’étais petite…

Comme tous les enfants avec les jeunes adultes. Lui aussi avait été amoureux de sa cousine, Jennifer. Et de sa maîtresse de 4th, Miss Cooper.

– … Je te regardais, avec ma sœur… Je ne crois pas avoir été jalouse… Mais tu m’as toujours fait quelque chose. Aujourd’hui, je ne suis plus petite et…

Elle s’approcha, s’assit sur lui, en face, à califourchon sur ses genoux. Elle prit sa tête dans ses mains.

– … Je peux t’offrir ça…

Elle se pencha, un peu. Ses lèvres touchèrent les siennes.

Il se perdit dans le temps. Le présent ressemblait au passé, le passé s’immisçait dans le présent.

Il entoura la taille de Beth, lui rendit son baiser.