Mention légale

© P.M. Lorenz, Juillet 2021

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4. Malik

Johannesburg, Province du Gauteng,

Afrique du Sud

22 mars 2006

Planète Blanche: Sortie J-37

Ils y étaient presque.

Leur voiture filait déjà dans les rues de Johannesburg. Comme les onze autres du groupe.

Dehors, les employés de bureau arpentaient les trottoirs, se dépêchaient de quitter le centre-ville, de rentrer dans leurs banlieues sécurisées. Personne n’aimait traîner dans le centre-ville, surtout quand ce n’était pas obligé. Monsieur aussi ne s’était jamais attardé dans le centre-ville, n’avait jamais apprécié se sentir comme une proie.

… Monsieur…

Il balança la tête. Pour tenter de chasser cette image de son esprit. Celle de Monsieur, allongé dans son propre sang.

Le reflet attira son attention, le regard la captura. Tout à coup, dans le rétroviseur. Son propre visage, son propre regard. Il se vit. Une nouvelle fois. Encore. Il se vit, tel qu’il était.

Son reflet lui apparaissait. Souvent. De plus en plus. Il avait passé sa vie à ne pas le voir, avait passé les derniers jours à l’apercevoir, partout.

Il avait vieilli. À n’en pas douter. Le temps avait filé. Il ne s’en était pas aperçu. Monsieur l’avait tellement occupé. Il s’était pensé encore jeune, fort. Il s’était pensé encore jeune, fort, avait pensé qu’il le serait encore longtemps. Jusqu’à voir ces enfants à genoux, jusqu’à remarquer leurs muscles saillants, leur visage sans ride, leurs pleurs de détresse. Il avait réellement compris qu’il n’était plus jeune au moment où il avait appuyé sur la gâchette, où le premier enfant était tombé, violemment sur le sol, où les deux autres avaient tenté de fuir. Une fuite pathétique, misérable. Ils avaient essayé de ramper comme des vers de terre, n’avaient même pas fait un mètre. Il avait compris, à ce moment. Il était plus proche de la mort que ces enfants ne l’avaient jamais été, avait vécu cinq de leur vie. Son corps cesserait bientôt de bouger, son coeur de battre, son esprit de divaguer.

Il partirait, bientôt. Un dernier départ.

… Pour retrouver mes ancêtres…

Sa main se porta à son visage, ses doigts caressèrent sa barbe. Comme à chaque fois qu’il pensait à ses ancêtres. Sa barbe et sa moustache.

… Une moustache…

Première fois qu’il en portait une, depuis qu’il avait emprunté la voie de la Vérité.

Il n’entretenait plus ce visage. Depuis presque deux semaines. Un visage qui ressemblait de moins en moins à celui du prophète.

… Salla Allahu ‘alayhi wa salam…

Un visage qui ressemblait de moins en moins à celui de Monsieur.

Il se fixa, s’observa, dans ce rétroviseur. Les lèvres, les narines, le front, les pommettes. Ce visage ressemblait de plus en plus à celui d’un souvenir. À celui de son père.

… N’Sowi…

Son père… Les traits de N’Sowi étaient revenus le hanter, dès la mort de Monsieur. Dans ses rêves endormis, dans ses rêves éveillés. Des traits pleins de colère, pleins de déception, pleins de tristesse. Ces mêmes traits qu’il avait fuis, lorsqu’il était aussi jeune que les enfants qu’il avait abattus.

Les mots revinrent. Encore. Une nouvelle fois. Les mots de son père. Les derniers de son père qu’il ait entendu.

– Ici, c’est la terre de tes ancêtres. La terre qui les a accueillis, qui les a fait vivre. C’est la terre qui protège leur esprit. C’est ici que tu dois te lever, c’est ici que tu dois travailler, vieillir, mourir. Ici, tu seras en sécurité. Tes ancêtres veilleront sur toi, comme ils veillent sur chacun de nous. Là-bas, tu travailleras et d’autres mangeront. Là-bas, tu vivras et d’autres seront protégés. Là-bas, tu te fatigueras, tu t’épuiseras, tu gaspilleras toute ton énergie et tu n’en auras plus pour revenir. Et il sera trop tard. Tes ancêtres, nos ancêtres, ne seront pas là pour t’accueillir lorsque tu mourras. Ton corps ne nourrira pas la terre pour tes enfants… Mon fils, c’est ici que tu dois vivre. Parmi les tiens…

Il était parti. Le soir même. Au milieu de la nuit. Il avait rejoint Kanga, le fils des N’Baki, à la rivière, et était parti. Sans se retourner. Kanga lui avait mis cette idée dans la tête, d’aller chez les Blancs, de mener une autre vie que celle de leurs pères et de leurs pères avant eux. Un Blanc était passé au village des N’Baki, s’était entretenu avec les hommes. Kanga avait suivi l’échange. Le Blanc avait essayé de convaincre les hommes de venir avec lui, de travailler pour lui. Contre de l’argent, contre une maison, contre le confort des villes modernes. Ils auraient la radio, n’auraient plus à marcher pour se déplacer. Les hommes du village des N’Baki avaient chassé le Blanc, pas l’envie que celui-ci avait fait naître dans l’esprit de Kanga… Kanga et lui avaient entrepris leur voyage. Et puis, Kanga avait fait demi-tour, au bout de quelques jours. Au bout de quelques jours seulement. Lui n’avait pas pu le faire, à cause de la honte. Il était parti. Comme un lâche. Il n’aurait pas pu revenir comme un plus lâche encore. Alors, il avait continué. Seul. Son voyage l’avait mené à proximité de Durban. Un long périple. À proximité de Durban, il avait vécu quelques mois, comme il pouvait, s’était construit une case avec quelques bouts de bois, quelques morceaux de tôle pointés dessus. Comme les autres autour de lui l’avaient fait. Et puis un groupe d’hommes était venu un soir, avait pris quelques personnes de ce quartier, les avait parqués dans une maison, les avait vendus à des Blancs. Il avait fait partie de ces personnes prises. Monsieur l’avait acheté. Il avait eu de la chance.

Et aujourd’hui, Monsieur était mort, les paroles de N’Sowi ressuscitées.

Son corps fut projeté en avant, violemment, fut retenu par la ceinture de sécurité.

La voiture s’était arrêtée. Tout à coup, sans prévenir. Mawete lui fit un signe du menton, lui indiqua quelque chose devant, de l’autre côté du pare-brise.

La Ponte Tower se dressait devant eux, se dressait devant tous les hommes du groupe. Les onze pick-ups étaient arrivés, s’étaient garés.

La Ponte Tower avait vieilli, comme lui. La Ponte Tower avait mal vieilli, encore plus que lui. Il ne restait plus rien de sa splendeur du passé. Ou si, peut-être sa renommée. Celle d’avoir été la plus grande tour d’habitation d’Afrique. Ou était-ce encore le cas ? Il ne savait pas, n’avait plus suivi l’activité de cette tour après que Monsieur ait abandonné ses projets immobiliers. À l’époque, la tour avait été un endroit recherché, par une population aisée. Hillbrow avait été un quartier moderne. Dans l’architecture, dans l’ouverture d’esprit. Hillbrow avait été l’un des premiers grands quartiers de centre-ville à mélanger les populations, à y accueillir des Noirs. Hillbrow avait été le premier quartier à s’ouvrir aux gays, aux lesbiennes. Hillbrow avait été victime de son succès, avait subi le défaut de la qualité. À trop s’ouvrir, le quartier avait fini par accueillir des populations indésirables, avait fait fuir les populations aisées. Jusqu’à devenir ce quartier aujourd’hui. Un quartier aux murs sans couleurs, aux fenêtres sans vitres, aux rues sans vie.

Le fils de Monsieur apparut. À pied, seul, à une dizaine de mètres de lui, devant tout le monde. Le fils de Monsieur leva les yeux, observa cette tour. La tour où se trouvait Rafion Obedete.

Les trois enfants n’avaient pas pu tuer Monsieur seuls, sans raison. Ils l’avaient fait pour quelqu’un. Rafion Obedete. Rafion Obedete l’avait fait pour quelqu’un aussi, quelqu’un de plus haut dans la société. Un Blanc, sans doute.

La piste de Rafion Obedete avait été facile à suivre. Surtout pour le fils de Monsieur. Surtout avec les relations que celui-ci avait un peu partout. Surtout avec sa sorcellerie. Quelques coups de fil, quelques jours d’attente. Pas plus. Ensuite, quatre heures de route, depuis Springbokpan.

À Springbokpan, ils avaient logé chez les habitants. Là, où il y avait eu de la place. Le fils de Monsieur avait payé, avait largement rétribué ces habitants, leur avait donné de quoi vivre quelques mois sans travailler.

À Springbokpan, il avait pensé partir, retrouver la terre de ses ancêtres. Le souvenir de Monsieur l’en avait empêché. Celui des enfants abattus aussi. Il n’avait pas pu partir. Pas comme ça, pas avant de venger Monsieur. De le venger totalement, pas seulement en tuant trois pauvres enfants.

Le fils de Monsieur fit un pas, sur la grande place devant la tour. Puis un second. Vers l’entrée de la tour. Seul. Sans personne à sa suite.

Il jeta un coup d’œil autour de lui, aux voitures, aux hommes du groupe. Un rapide. Personne n’était descendu de sa voiture, ne bougeait, n’esquissait le moindre mouvement. Il ne pouvait pas laisser le fils de Monsieur y aller seul. Là-dedans, le fils de Monsieur serait en territoire adverse, dans l’antre ennemi. Là-dedans, le fils de Monsieur se ferait tuer. De façon aussi certaine que Monsieur était mort.

Il ouvrit la portière. Non, il amorça le mouvement, ne put le faire jusqu’au bout. Une barrière se dressa devant son estomac. Un bras. Celui de Mawete.

Il se tourna vers Mawete. Mawete balança la tête, doucement, sans même le regarder.

Le fils de Monsieur fit encore quelques pas, monta l’escalier, disparut dans la base de la tour.

Il comprit. Là. Il comprit ce que les autres avaient compris depuis quelques minutes. Le fils de Monsieur allait user de sa sorcellerie. À un contre… Il ne savait même pas à combien.

Sauf que cette sorcellerie n’existait pas. Il savait ce qu’on racontait sur le fils de Monsieur. Monsieur l’avait su, lui aussi, dès le début des rumeurs. Monsieur lui avait avoué que tout était de sa faute à lui, qu’il avait trop poussé son fils à lire, à s’évader, dans les livres, dans les histoires rocambolesques. Monsieur avait continué en disant que son fils avait créé cette légende. Afin d’être le héros d’un roman. Le héros de son propre roman. Le fils de Monsieur se croyait un héros invincible.

… Et il va se faire tuer…

Une détonation. Soudain. Il sursauta. Une détonation au son amplifié par les parois de la tour, par son espace central totalement vide. Une deuxième ensuite. Une troisième. Les détonations se mêlèrent rapidement entre elles. De nombreuses. D’innombrables. Pour chaque détonation, un battement de cœur raté, un battement de cœur de moins.

Dans la rue, quelques personnes fuyaient, couraient, se mettaient à l’abri, s’allongeaient sur le sol, n’importe où.

Il ouvrit la portière. Lentement.

– Te mêle pas d’ça… Le Blanc s’occupe de tout.

Non, il ne se mêlerait pas de ça.

Les détonations s’arrêtèrent. Le quartier plongea dans le silence. Un silence profond. Un silence pesant.

Il posa le pied par terre, dégagea son corps de la voiture.

Son cœur rata encore un battement.

Le fils de Monsieur venait de sortir, marchait vers eux. Il marchait vers eux, totalement et indéniablement vivant, totalement et indéniablement sans aucune blessure.