Mention légale

© P.M. Lorenz, Juillet 2021

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5. Alexandre

Paris, France

20 avril 2006

Planète Blanche: Sortie J-7

Il avala une gorgée. Une nouvelle. Une énième. Le liquide coula dans son gosier, brûla son estomac, endormit son esprit. Un peu plus.

Nouvelle gorgée. Encore. Verre vide. Il le leva, le montra au barman.

– Jérôme…

Jérôme arriva, posa un nouveau verre devant lui, à moitié rempli de la boisson cuivrée. Jérôme prit le verre vide, repartit à son comptoir.

Il saisit le verre, le fit tournoyer. Les glaçons s’entrechoquèrent, se cognèrent à la paroi. Un bruit qu’il adorait, qui le berçait. Il approcha le verre de sa bouche, apprécia l’arôme fort. Il l’appréciait toujours avant la première gorgée. Après, la magie disparaissait. Après, ne restait plus que l’alcool.

Ses lèvres trempèrent dans le liquide, sa bouche captura une petite quantité, la gorge l’envoya dans l’estomac, l’estomac dans le sang, le sang au cerveau.

– Dure journée ?

Il leva les yeux. Une femme, en face de lui. Une femme d’âge mûr, habillée d’un tailleur bleu. Elle devait avoir la cinquantaine. Ou la fin de quarantaine.

– Dur choix…

– Je peux ?

Il fit un signe, vers la chaise libre de l’autre côté de la petite table, en face de lui.

La femme tira la chaise de quelques centimètres, s’assit. Dans un mouvement lent, dans une préciosité endémique du quartier.

Il but une gorgée à son verre. Une petite.

– Excusez-moi mon impolitesse, mais je vous regarde depuis quelques minutes avec l’absolue certitude de vous avoir déjà vu quelque part. Mais  impossible de savoir où…

Il faisait toujours cet effet. À tout le monde. Ou non… Pas à tout le monde. Dans des quartiers plus populaires, pas grand monde ne l’aurait reconnu.

– Vous arriverez à retrouver.

La femme le fixa. Intensément. Elle plongea ses yeux gris dans les siens. Pendant quelques secondes. Pendant quelques longues secondes. Elle ferma légèrement les yeux, pencha sa tête sur le côté de quelques degrés, afficha un discret sourire.

… Elle a trouvé… Ou…

– Je crois qu’avec un verre, je vous verrai mieux…

Il sourit. Au moins ça.

Il regarda Jérôme, attendit que leurs regards se croisent, leva de quelques centimètres l’index et le majeur de sa main droite. Jérôme lui répondit par un signe de tête.

Il revint à la femme.

– Vous n’êtes pas du coin…

– Comment le savez-vous ?

Ce n’était pas une affirmation. Juste une réflexion, une question qu’il s’était posée à voix haute. Elle avait répondu.

– Je viens souvent ici… Je ne vous ai jamais vue.

– JE viens souvent ici… JE ne vous ai jamais vu.

À son tour de la fixer. Il rechercha des micro-expressions sur son visage. Elle avait des rides. Surtout lorsqu’elle souriait. Un peu autour de la bouche. Un peu plus au coin des yeux. Comme à l’instant. Rien de visible, d’exploitable, sur ce visage. Pas d’écartement des narines, pas de déglutition, pas de pupilles dilatées.

… Mais un regard fixe…

Un regard trop fixe indiquait une volonté de forcer le passage, de voir si le mensonge passait.

– Vous n’êtes jamais venue, n’est-ce pas ?

La femme agrandit son sourire, montra des dents blanches, alignées. Parfaitement alignées. Artificiellement alignées. Un signe d’un port d’appareil dentaire.

Jérôme arriva, déposa le verre devant la femme.

Il lui lança un merci des yeux, rapide, avant de revenir à la femme.

– Comment avez-vous su ?

– Un truc de mentaliste…

La femme prit le verre, but une petite gorgée. À peine de quoi mouiller ses lèvres.

– Vous êtes le reporter du dimanche soir, sur la une… Alexandre quelque chose.

Il y avait cru. Jusqu’à maintenant.

– Je vous aurai offert ce verre même si vous m’aviez avoué m’avoir reconnu tout de suite.

– Vous m’aviez l’air abattu. C’était pour vous faire retrouver le sourire.

– Réussi…

– Alors, quel malheur tentons-nous de noyer dans ce verre ?

Elle but une gorgée. Un peu plus importante que la première.

– Je viens de réaliser que j’étais arrivé au bout d’un cycle.

– La première fois, c’est ça ?

Oui, c’était ça. Il avait trente-deux ans, n’avait fait qu’un seul métier, celui qu’il avait choisi lorsqu’il était adolescent.

– Ça se voit tant que ça ? 

Elle sourit. 

– Disons que j’ai un peu plus d’expérience. J’ai connu quelques fins de cycles.

Il but une gorgée, regarda le plafond. Le temps de mettre de l’ordre dans ces idées.

– Vous savez… Vous ressentez ce vide, cette nostalgie de vous dire que c’est fini, cette colère qui pousse à passer le pas…

Encore une réflexion, plus pour lui-même que pour cette femme. Mais la femme répondit.

– Avec le temps, vous n’oublierez pas cette sensation… Mais vous n’aurez plus besoin de ce verre pour la surmonter.

Il revint aux yeux gris. Un gris légèrement plus clair que ses yeux à lui. Elle le fixait, toujours, petit sourire en coin.

– Quel cycle avez-vous terminé, vous ?

La femme leva les yeux vers le plafond, à son tour, chercha dans ses souvenirs. Avant de revenir à lui.

– Vous ne comprendriez pas.

– Pourquoi ?

Elle pencha légèrement son buste, se rapprocha de lui. Ses seins s’écrasèrent sur la table. Il les devina imposants, malgré la veste de tailleur.

Elle parla à voix basse.

– Vous êtes un homme.

Il riota, répondit de la même voix basse.

– Vous ne pouvez pas en être sûre…

Elle se redressa, effaça le sourire de son visage.

– Ma fertilité, ma jeunesse, mon mariage, mes ambitions…

Il appuya son dos sur le dossier de la banquette.

– Vous avez dû en boire des verres…

– Dans votre cas, c’est une femme… Ou un travail.

Il posa son verre à moitié bu devant celui de la femme.

– Vous avez gagné un demi-verre. Si vous trouvez la bonne réponse, je vous offre un autre verre.

– Le travail… Si c’était une femme, vous seriez en train de me draguer pour vous prouver que vous êtes toujours dans le coup.

Il sourit, elle avait trouvé. Il resta silencieux, la laissa insister.

– Alors ?

Il avait terminé l’école de journalisme à vingt-trois ans, avait tout de suite postulé pour les grands journaux. Tous avaient refusé. Sauf un. Ce journal lui avait proposé un poste dans un magazine numérique. Un nouveau magazine, fait de reportage. La face cachée du monde. Un an passé avec un salaire minable, à être le secrétaire d’un idiot. Et puis, il avait eu sa chance. Comme reporter. Le principe était simple, réaliser un dossier sur une problématique, plus ou moins connue, dans une partie du monde. Son premier reportage avait été la Russie asiatique. Le magazine payait le voyage pour deux personnes et un bon salaire. Il avait invité son petit frère, était parti en Russie orientale, avait pondu un dossier complet. Les reportages s’étaient succédé, le magazine avait gagné en importance, son nom avec lui. Le magazine changea de nom, Le monde caché, opta pour une nouvelle stratégie: faire des reportages vidéos et écrits. Les reportages vidéos étaient ensuite vendus à la première chaîne nationale.

Il avait voyagé sur tous les continents, avait croisé des gens merveilleux, des gens terrifiants aussi.

… Comme au Mexique…

En toute objectivité, il s’était fait un nom.

Et là, il n’avait plus envie.

– Mon contrat se termine en juillet.

– Et on ne veut pas vous prolonger…

– Et je ne veux pas prolonger…

– D’autres propositions en vue ? 

Beaucoup. Il n’en manquait pas. Directeur de service, directeur des programmes…

– Quelques-unes.

– Le conseil d’une personne qui a bu quelques verres de plus que vous… Prenez votre portable, contactez votre patron, dites-lui que c’est terminé. Plus vous prendrez du temps, plus aurez besoin de verres plus tard.

Il la fixa, quelques secondes. Le temps que les mots de cette femme percutent.

… Elle a raison…

D’autant que sa décision était prise depuis longtemps. Depuis qu’il avait eu ces flingues braqués sur lui, sur son frère.

… Le Mexique…

Rien n’avait jamais été pareil après. Il n’avait plus voulu emmener son frère, nulle part, l’avait perdu de vue.

– Je vous remercie…

Il se redressa, l’interrogea du regard. Elle sourit, comprit ce qu’il voulait, répondit.

– Carole… Carole Legrand.

Il passa sa main au-dessus de la table, s’arrêta à la moitié. La main de Carole le rejoignit. Il la serra.

– Enchanté, Carole Legrand… Alexandre quelque chose…

Elle sourit. Encore. Un sourire plus doux.

Il prit son téléphone, appuya sur quelques touches du clavier virtuel. Un message. Pour Laurent Maillot, son patron. « Le Japon sera mon dernier voyage ». Simple, efficace, sans ambiguïté.

Carole finit son verre, cul sec, avala la moitié de verre qu’il avait mis devant elle. Cul sec.

– Vous me devez un autre verre, je crois.

Il prit son sac, se leva, quitta la table.

Elle le regarda, étonnée. Vraiment étonnée.

– Où allez-vous ?

– Je ne vous ai jamais dit que je vous l’offrirai ici… J’habite à deux minutes.

Elle se leva, à son tour.

Il passa devant le comptoir, tapota dessus avec sa main ouverte.

– Sur mon ardoise…

Jérôme lui répondit par un sourire. Avant de répondre avec des mots.

– Cent-soixante-treize.

Déjà. Pour quelques verres, depuis une semaine qu’il avait compris qu’il ne voulait plus être reporter.

– Demain.

– Demain n’existe pas, Alex…

Toujours la même phrase. Un petit jeu, entre eux.

Il fit un signe de main, pour le saluer.

Carole marchait derrière lui. Il entendait ses talons frapper le carrelage du bar.

Ils sortirent de l’établissement de Jérôme, passèrent entre les deux tables de la terrasse, dans l’angle de la rue. Pas de voiture ce soir. Normal. Trop tard pour les vieux du coin, ceux qui se couchaient avant 22 heures, trop tôt pour les autres, ceux qui sortiraient bientôt du resto, du théâtre, du ciné.

Il prit à droite, laissa Carole revenir à sa hauteur. Pour lui poser une question.

– Vous n’avez pas peur que je sois un tueur en série ?

– C’est à vous d’avoir peur. Vous, vous êtes Alexandre Quelque chose, qui passe à la télé tous les deux ou trois mois. Je vous connaît. Moi, je ne suis personne, personne ne me connaît.

Il aimait ce genre de rencontre, ces femmes avec de la répartie, qui n’avaient pas peur de répondre. Ce genre de femmes, c’était son vivier. Il attirait toujours le même type. Plutôt âgées, celles qui en avaient fini de leur vie dictée par leurs hormones, par leurs règles, celles qui en étaient libérées. Plutôt bourges, celles qui regardaient ses reportages à 22 heures au lieu d’aller au ciné, celles qui lisaient Le monde caché au lieu des romans à l’eau de rose. Plutôt intelligentes, celles qui s’intéressaient vraiment à ce qu’elles lisaient, à ce qu’elles regardaient.

Il aurait aimé attirer des petites jeunes, de dix-huit, vingt ans. Mais à dix-huit, vingt ans, on n’était pas sûre de son charme, pas certaine qu’on plaisait. À dix-huit, vingt ans, on n’avait pas besoin d’être sûre ou certaine de son charme, tous les hommes, partout, vous le montraient. Par un regard, une parole, un geste…

Lui aimait que les femmes prennent les devants, aimait être séduit, avait besoin d’être séduit. Il n’y avait que les femmes de deuxième jeunesse pour le faire.

Ils firent deux cents mètres. À peu de choses près. Il s’arrêta devant une porte d’immeuble, composa le code sur le clavier. Le déclic indiqua la porte déverrouillée. Il la poussa, avec un coup d’épaule, la tint pour Carole. Elle entra, il relâcha la porte.

Le déclic pour indiquer la fermeture de la porte n’eut pas le temps de se faire entendre. Carole posa ses lèvres sur les siennes, chercha sa langue avec la sienne. Elle se colla contre lui. Il sentit les seins lourds s’écraser contre sa poitrine, au niveau de son cœur. Malgré la veste du tailleur, malgré le manteau.

Il lui rendit le baiser, tourna sa langue autour de celle de Carole, mélangea sa salive à la sienne.

Des bruits de pas résonnèrent soudain dans l’entrée. Elle s’écarta.

Ils se regardèrent. Un moment. Un long moment. Les yeux dans les yeux. Pas de mots, pas besoin. Juste l’envie, juste le désir.

Les pas se rapprochèrent. Il cassa le lien, la prit par la main, s’engouffra par la première porte à droite, juste à deux mètres d’eux. 

Un escalier, devant eux. Son appartement était au premier. Elle le retint, avant la première marche, l’embrassa à nouveau. Un petit baiser, juste avec le bout de la langue.

– J’aime être dessus.

Il passa sa langue sur les lèvres de Carole, répondit.

– Je préfère être derrière.

Encore ce regard. Ce regard où il n’y avait rien d’autre que l’envie, rien d’autre que le désir.

Il monta les marches, elle suivit.

L’appartement se trouvait à gauche. Il s’empressa d’ouvrir la porte, d’allumer la lumière.

Un moment, il oublia Carole, le désir, le sexe. Un moment, il regarda son appartement, son salon, la place des meubles, des objets.

… Quelque chose ne va pas…

Il balança la tête, chassa cette idée. Si… Tout allait bien, tout se trouvait à la même place que ce matin, lorsqu’il était parti au bureau.

Ça lui faisait toujours cet effet. À chaque fois qu’il ouvrait la porte de son appartement. Toujours à penser qu’il avait été cambriolé, qu’on le suivait. Il avait tellement eu d’avertissements, lors de ses missions. Le KGB en Russie, les groupes armés en Irlande, le Cartel au Mexique, la Mafia en Italie…

Il ferma les yeux, souffla, doucement, par la bouche. Un moyen de mettre ces idées de côté, de retrouver une contenance, de ressentir le désir.

– Un problème ?… Votre femme est là ?

Une plaisanterie, au bon moment. Un moyen de gagner quelques secondes, pour se remettre pleinement dans l’ambiance. Celui du jeu de séduction.

– Je vous en prie.

Il laissa entrer Carole, ferma la porte derrière eux. Il lui indiqua le canapé.

– Je vous offre le verre tout de suite.

Elle sourit, s’installa, avait compris. Après le sexe, la magie serait partie, après le sexe, ce verre ne serait plus que de l’alcool.

Il se dirigea vers le buffet, derrière le canapé, prit un verre, une bouteille de whisky. Il posa le verre, ouvrit la bouteille, fit couler le liquide.

Une petite lumière rouge teinta le liquide, par intermittence. Son regard dévia de quelques centimètres. Le téléphone fixe clignotait. Quelqu’un avait laissé un message sur son répondeur.

… Mon patron…

Sans doute pour lui dire qu’il avait bien reçu le message, pour lui rappeler que son vol pour le Japon était dans deux jours.

Il appuya sur le bouton du socle. Le haut-parleur se lança. Le message datait d’aujourd’hui, 15 heures 41.

Le message débuta.

Un souffle d’abord, derrière les grésillements. Le souffle de celui qui avait une chose à avouer, quelque chose de difficile à avouer. Puis, la voix. Pas celle du patron. Celle de son petit frère.

« Alex, je dois te parler de quelque chose. Ça concerne… Enfin… Il m’arrive un truc de malade. J’aimerais t’en parler en face à face… ».