Mention légale

© P.M. Lorenz, Juillet 2021

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6. Claire

Pottsville, Comté de Schuylkill, Pennsylvanie, États-Unis

28 avril 2006

 

Planète Blanche: Sortie J+1

Vulé-vu kélké choese ?

Mark fronça les sourcils, tourna la tête vers elle, le regard perplexe.

– Arrête d’emmerder les clients avec ton français…

Elle répondit à Zed, sans même se retourner vers lui.

–  C’est de la culture.

– Rocky, ça, c’est de la culture. Qu’est-ce qu’ils ont apporté les Français ?

Elle chercha dans sa mémoire, se rappela de ce que Ben lui avait appris.

– La Statue de la Liberté.

Mark entra dans la conversation. Avec sa voix grave.

– On devrait pas parler français… On les a sauvés deux fois ces cons. Ils parleraient allemand si on n’était pas entré en guerre. C’est eux qui devraient parler anglais… Et comment ils nous remercient, en nous empêchant de nous venger.

Mark revenait toujours à ça, à l’Irak. À l’Irak et aux guerres mondiales. Dès qu’on parlait de la France, ou des Français.

La voix de Zed résonna dans son dos.

– On y est allé quand même mon pote.

– Dieu bénisse l’Amérique.

Zed répondit à Mark.

– Dieu bénisse l’Amérique.

– Du café s’il te plait. Et deux parts de tarte au citron… Et parlant de ça, comment ça va Ron ?

Elle sourit.

– Il espère rentrer bientôt.

Elle mentait, avait appris à le faire. Normal après tout ce temps. Elle n’avait plus de nouvelles de Ron. Depuis un an. Environ. Il avait appelé pour l’anniversaire de Ben. Pour les 10 ans de leur second. Depuis, plus de nouvelles. La seule chose dont elle était certaine, c’était que son mari était toujours vivant. Elle recevait toujours les trois mille dollars que Ron lui envoyait tous les mois depuis qu’il s’était engagé pour l’Irak.

– C’est un héros. Si tous les Américains étaient comme lui, personne n’aurait osé nous attaquer.

Son mari avait beaucoup de qualités. Il avait toujours été un bon mari, un bon père, n’avait jamais fui ses responsabilités. Jamais. Elle l’avait toujours vu se lever à cinq heures du matin, faire son jogging, aller travailler, parfois jusqu’à une heure ou deux heures a.m.

Son mari avait beaucoup de qualités, mais le patriotisme radical n’en faisait pas partie. Il ne s’était pas engagé pour venger les New-Yorkais, ni l’Amérique, ni qui que ce soit. Il s’était engagé pour le salaire. Parce que leur restaurant avait fermé, parce qu’être cuisinier en Irak rapportait beaucoup plus qu’être cuisinier ici, pour Zed, ou pour n’importe quel resto pour lequel il avait postulé.

Ron était parti parce que la banque avait saisi leur resto, l’avait vendu aux enchères. Suffisant pour rembourser le reliquat du prêt qu’ils avaient contracté pour acheter leur resto. Mais il leur restait encore la maison. Des milliers de dollars à rembourser encore. Des milliers de dollars que l’armée payait. En contrepartie de quelques plats pour les soldats.

… Être parti pour ça, fait-il de lui un héros… ?

Tiens, Claire.

Elle se retourna. Zed avait posé le café et les deux parts de tarte au citron sur le comptoir, l’avait sauvé de répondre à Mark.

Elle fit cinq pas, des petits, pour rejoindre le comptoir. Elle attrapa l’assiette, le mug, croisa le regard de Zed. Un regard compatissant, un regard complice. Zed connaissait la situation. Elle lui avait tout raconté, un jour où toutes ses responsabilités, où le manque de Ron, avaient pesé sur ses épaules. Trop lourdement.

Elle retourna à Mark, déposa sa commande sur sa table.

– Merci, ma belle…

Mark attaqua son café. Immédiatement. Comme d’habitude. Comme tous les deux jours, lorsqu’il passait par Pottsville. Pour vendre des photocopieuses, ou des ordinateurs, ou d’autres trucs. Elle n’écoutait jamais Mark jusqu’au bout, il parlait trop. Trop de lui surtout.

… Comme tous les commerciaux…

– S’il vous plaît…

Elle tourna la tête. À droite. Un homme levait la main au fond du restaurant. Un homme avec une femme et deux enfants. Une famille, qu’elle voyait souvent ici. Surtout à l’heure de la sortie d’école. Une famille qu’elle enviait.

Elle se dirigea vers la famille.

– Oui ?

– Je pourrais avoir encore du café s’il vous plaît ?

L’homme souriait, la femme plaisantait avec les enfants, les enfants riaient.

Depuis quand sa famille à elle n’avait pas été comme celle-là ? Tous ensemble, réunie, unie ? Ron était parti en juin 2003, avait fait partie du deuxième contingent envoyé. Jean n’avait qu’un an et demi à cette époque.

… Presque trois ans…

Et cette guerre qui n’en finissait plus… Cette guerre qui s’enlisait un peu plus chaque jour… Son père lui avait dit que ça ressemblait au Viêtnam. Une guerre qui devait être rapide, qui avait finalement traîné et traîné.

Elle répondit au sourire de l’homme.

– Tout de suite.

Elle se rendit au comptoir, prit la cafetière, retourna à la table de la famille, remplit à nouveau la tasse de l’homme.

– Merci…

L’homme la regarda à peine. Pas le temps. Sa fille avait la bouche pleine de chocolat de la tarte qu’elle mangeait goulûment. Il essayait d’essuyer ce qu’il pouvait. Sous les rires de la femme et du grand garçon.

– Claire…

Elle leva les yeux, vers le plafond. De soulagement.

La voix de Molly, dans son dos. Juste derrière elle.

… Enfin…

Molly qu’elle attendait depuis trente minutes. Depuis au moins trente minutes.

Molly prit la cafetière de ses mains, lui parla à voix basse.

– Vraiment désolée…

– À charge de revanche…

– Zed t’attend dans son bureau.

Elle souffla. Sa journée était enfin terminée. Sa journée de travail. Une autre l’attendait chez elle. Sa journée de maman.

Elle quitta la salle, par la porte derrière le comptoir. À droite, la cuisine, à gauche, les bureaux. Elle prit à gauche, entra dans celui de Zed.

La pièce était éclairée par une fenêtre. Une petite fenêtre. Juste de quoi avoir un peu de lumière, à peine de quoi pouvoir l’aérer. La pièce sentait la friture, à cause de la cuisine en face. Elle sentait toujours la friture. Des fois, l’odeur de friture était mélangée à des remugles de tabac froid. Pas aujourd’hui.

Zed était assis, fixait l’écran de l’ordinateur. Il avait le visage tracassé, inquiet.

– On a un trou de 114 000 dollars par rapport à l’année dernière…

… Mauvaise nouvelle…

– … T’as pas piqué dans la caisse ?

Zed l’accusait toujours de piquer dans la caisse. À toute occasion. Il l’accusait sur le ton de l’humour.

Elle sourit, malgré l’heure qui avançait, prit le temps de répondre.

– Regarde dans le sac de Molly.

Zed secoua la tête.

– Molly… Elle pourrait même pas retrouver mon bureau.

Rien de plus vrai. Molly était tête en l’air, n’arrivait jamais à l’heure au travail, se trompait de commande, faisait toujours des erreurs dans les additions.

– Ça va ? … Par rapport à Mark… ? Ron ?

Zed savait, elle lui avait tout dit de sa situation. Il y avait deux mois. Lorsqu’ils avaient couché ensemble. Encore.

Elle aimait Ron. Plus que tout. Ils avaient monté leur restaurant ensemble, avaient fondé une famille, partageaient une même vision de l’avenir, de l’éducation. Elle aimait Ron. Plus que tout. Mais elle avait eu des moments de faiblesse, des moments où elle s’était appesantie sur sa situation, où elle avait eu du mal à l’accepter. Zed avait été là, l’avait écouté, l’avait rassuré. Ils avaient couché. Deux fois. Après la première fois, elle s’était promise que c’était une erreur, que ça ne se reproduirait plus. Après la deuxième fois, elle savait que ça se reproduirait. Encore. Être seule, travailler, s’occuper de trois enfants… Parfois, elle oubliait qu’elle était une femme. Surtout sans nouvelle de Ron. Zed le lui rappelait.

– Je fais avec…

Zed ouvrit un tiroir, sortit une enveloppe.

– Tiens… Ce que tu m’as demandé.

Son avance sur salaire. Pour le voyage de Ben. Elle l’avait demandé depuis un mois, avait cru qu’elle s’était prise suffisamment à l’avance. Zed ne le lui donnait que maintenant.. Elle n’avait plus que dix jours pour avancer ce qui restait à régler pour le voyage, les 7 000 dollars.

Elle prit l’enveloppe, l’ouvrit, regarda. Un rapide coup d’œil. Un rapide coup d’œil suffisant pour savoir qu’il n’y avait même pas 2 000 dollars dans cette enveloppe.

– Je t’avais demandé sept.

– C’est tout ce que je peux faire pour le moment.

Elle fixa Zed. Zed l’ignorait, les yeux toujours rivés sur son écran.

– Zed, ça me sert à rien… C’est soit sept soit rien.

– C’est tout ce que je peux faire… Je suis désolé. J’ai un resto à faire tourner. Et il me manque 114 000 mille dollars de liquidités.

Deux mille. Il lui restait cinq mille à trouver. En dix jours.

… Impossible…

Elle avait été sûre que Zed lui donnerait ce qu’il lui fallait. Parce que Zed était un bon patron, parce qu’elle lui avait expliqué la situation, parce qu’elle avait couché avec lui. Deux fois.

Cinq mille dollars… Dix jours… Pas possible. Ben ne ferait pas ce voyage. Ce voyage prévu depuis un an. Environ. Il serait triste. Sans aucun doute. Ben l’attendait tellement ce voyage, trépignait d’impatience, lui parlait de la France, encore et encore, en longueur de journée.

Non… Elle ne pouvait pas abandonner. Pas pour Ben.

– Je travaillerai, Zed. Je ferai des heures supplémentaires, gratuitement.

Zed déplaça son regard sur elle. Enfin.

– J’en doute pas… Mais, j’ai rien, Claire. Rien. Il nous manque de l’argent. Je sais même pas comment je vais payer les autres.

– Je te rembourserai…

Zed soupira, jeta son dos contre le dossier de son siège, se prit la tête entre les mains. Il la regarda, fit gonfler sa joue de l’intérieur, avec sa langue. Un tic qu’il avait toujours, lorsqu’il avait quelque chose en tête, qu’il hésitait à dire. Depuis 4 ans qu’elle travaillait ici, elle avait appris à le connaître.

Il se leva, se dirigea vers la porte de son bureau, la ferma.

– Écoute… Y a un moyen… Mais… Ça serait pas ici, pas au resto…

Les mots furent prononcés. Ils lui arrivèrent. Vite. Trop vite. Elle resta sans réaction. Le temps de comprendre.

Des scénarios se jouèrent dans son esprit. En même temps. Que des mauvais scénarios.

… Pour qui il me prend…

Elle sortit. Immédiatement. Pour ne pas insulter Zed.

Elle quitta le restaurant, se rendit au parking, entra dans sa voiture. Une voiture qui devait avoir quinze ans maintenant, qu’elle avait achetée lorsque son restaurant à elle marchait bien, était comble tous les jours. Une Ford Mondeo. Rouge, trois portes. Une voiture qu’elle s’était acheté avant d’avoir trois enfants.

Elle frappa le volant. De rage. De tristesse. De déception.

… pour qui il me prend…  Putain !… 

Elle était une mère, une femme respectable, qui essayait de donner de bonnes valeurs à ses enfants. Pour ne qu’ils dévaluent le rôle de la femme dans la société. Et Zed qui lui parlait d’un “autre moyen”.

Elle souffla, respira, se calma.

Elle mit le contact, roula dix minutes. Le temps de quitter le quartier de Yorkville, d’arriver à celui de Jalapa, chez elle.

Elle se gara, le long du trottoir, devant chez elle. La porte de la maison était ouverte. Les enfants étaient rentrés.

… Je dois le lui dire…

Le plus tôt serait le mieux. Ben serait déçu. Forcément. Il pleurerait. Aussi. C’était le plus sensible des trois. Le plus intelligent aussi, et le plus gentil, et le plus serviable.

… Celui qui mérite le plus d’y aller…

Elle sortit de sa voiture, fit quelques pas. La voix de Meg lui parvenait déjà, alors qu’elle n’avait fait que la moitié de la distance entre la voiture et la maison.

Meg aimait jouer à la cheffe, prenait son rôle d’aînée à cœur. Même si elle ne prenait pas toujours la bonne décision. Rarement même.

Encore quelques pas. Elle pénétra dans la maison. Meg hurlait à Ben de débarrasser son goûter de la table de la cuisine. Ben répliquait qu’il n’avait pas fini, qu’il allait reprendre un autre cupcake.

Toujours à se chamailler ces deux-là.

Jean l’accueillit, avec un câlin, à son ventre. Comme tous les jours. Ou presque. Jean, sa petite dernière. Sa petite douceur. Surtout comparée aux deux autres.

Elle se pencha, déposa un baiser dans les cheveux noirs de sa fille. Une chevelure à l’odeur acide. La journée avait été sportive, de toute évidence.

– Ça va ma chérie ?

– Tu sais, Loïs, elle a emmené son doudou à l’école.

Elle sourit.

– C’est pas vrai ? Et la maîtresse a fait quoi ?

– Elle a pris le doudou et elle a dit : « Tu sais Loïs, le doudou, c’est à la maison ».

Elle rit. Franchement. Jean lui racontait tout, avait toujours été la plus fusionnelle avec elle.

– La maîtresse a raison… Tu sais où est Ben ?

Jean se décolla de son ventre, haussa les épaules, partit en courant.

Elle n’eut pas à chercher Ben. Il venait de la cuisine. La mâchoire mastiquait encore. Le cupcake sans doute.

Son fils lui sourit.

– Ben…

Son fils. Sa fierté. Sa réussite. Elle aimait ses enfants. Les trois. Avec la même force, la même intensité. Mais son fils lui facilitait la vie, était le plus obéissant, le plus indépendant. Ben était celui sur lequel elle pouvait se reposer. Sans avoir peur que quelque chose ne cloche.

Ben avala sa bouchée, ne lui laissa pas le temps de continuer sa phrase.

– J’ai pensé que je pourrais offrir quelque chose à ma famille d’accueil là-bas.

Elle rentra ses lèvres. Pour retenir sa tristesse.

–  C’est une bonne idée mon chéri.

– Et j’ai réfléchi à un truc qu’ils n’auraient pas là-bas… C’est pas facile… Avec la mondialisation, on vit presque de la même façon tu sais…

Elle ne pourrait même pas définir ce mot, “mondialisation”, et Ben l’utilisait déjà, de façon si naturelle.

– Ben, attend…

– … Et puis, j’ai trouvé. C’était devant mes yeux. Tellement simple, tellement banal pour nous.

Il plongea sa main dans la poche de son pantalon, la ressortit, déplia ce qu’il avait remonté.

– Voilà, maman… Un dollar. C’est un des symboles de notre pays..

Elle ferma les yeux, empêcha les larmes de couler.

–  C’est bien mon chéri…

– Je vais demander à monsieur Stinson s’il n’a pas un travail pour moi. Comme ça, je pourrai en offrir beaucoup à mes amis de là-bas. 

– Bonne idée.

Elle sourit, dans un soupir bruyant. … Ben… 

Non… Elle ne pouvait pas. Pas à lui. Pas après ça.

Elle ouvrit les yeux, regarda ce visage innocent.

… Mon fils…

– Excuse-moi… Je reviens.

Elle se dirigea dans la cuisine, prit son téléphone, composa le numéro. Une sonnerie. Deux sonneries.

On décrocha. La voix retentit. Celle de Zed.

– C’est quoi ton moyen… ?