Mention légale

© P.M. Lorenz, Juillet 2021

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8. Alexandre

Sainte-Marie, Réunion, France

20 mai 2006

 

Planète Blanche: Sortie J+23

Il s’approcha de la boule noire. Elle se trouvait au plafond, dans un angle de la pièce. Il l’examina. Sous tous les aspects possibles. Il ne voyait rien, ne comprenait rien. Rien, excepté une boule noire au plafond.

– Et il en a mis partout ?

– Dans toutes les pièces… Sous la véranda… sur la clôture…

– Tu dois lui dire d’arrêter, l’argent n’est pas infini.

Son père leva ses paumes de mains vers le plafond. De quelques centimètres. Une manière de répondre qu’il n’y pouvait rien.

– C’est son argent, il fait ce qu’il veut.

Il souffla, désabusé. Son père fuyait encore, esquivait ses responsabilités. Surtout celles de père.

… À cause d’un p’ti con…

À cause d’un p’ti con qui avait fait un pari idiot un soir, rouler à contre-sens sur la voie rapide. À cause d’un p’ti con qui avait percuté une femme qui rentrait du travail, fatiguée, les réflexes au ralenti. Un accident frontal. À cause d’un p’ti con qui avait survécu à l’accident, pas la femme.

Il avait dix-huit ans moins une semaine, le soir de cet accident. L’année de son bac, l’année qu’il attendait depuis qu’il était en âge de comprendre qu’un monde nouveau allait s’ouvrir à lui. Le téléphone avait sonné, tard. Il se rappelait, se rappellerait toujours, avoir vu son père devenir blême. À peine après avoir décroché le combiné. Il lui avait demandé ce qui se passait, n’avait pas eu de réponse, avait pris le combiné. C’était la police. Sa mère était morte.

Il avait attendu. Que son père le dise à son frère. Il avait attendu jusqu’au matin. Son père n’avait rien fait. Lui avait dû le faire. Son père s’était ensuite enfoncé, profondément. Dans un endroit auquel lui seul avait accès. Son père s’était enfoncé, avait laissé ses deux fils, seuls, face à la réalité, les avait abandonnés à leur propre sort.

Lui s’en était tiré. Il avait déjà planifié son après Bac. Un travail, un appartement, l’inscription pour une université parisienne. Un projet auquel s’accrocher, pour ne pas se retourner. Mais son frère, son petit frère… Seulement 12 ans. Un âge où l’on se cherchait des modèles, où l’on commençait à se construire en tant qu’adulte… Son père l’avait laissé, pour l’alcool, pour le zamal, pour son monde enfoui.

Il avait fait ce qu’il avait pu, avait discuté un peu de leur mère, avait payé à son frère des billets pour Paris à chaque vacances scolaires, avait essayé de lui ouvrir l’esprit, de lui montrer les bonnes valeurs pour réussir. Pas facile. Surtout à 12 000 kilomètres.

… Ça n’a pas marché…

Pas vraiment. Son frère avait eu un bac au rabais, avait arrêté l’université au bout de quelques semaines seulement. Mais, il ne l’avait pas abandonné, malgré la distance, malgré sa carrière à mener. Il l’avait invité à chacun de ses voyages professionnels, pour ses reportages.

… Jusqu’au Mexique…

Son frère s’était montré ensuite plus distant. Il avait craint que ce ne fût à cause du Mexique. Mais ce n’était pas ça. Pas comme il le pensait en tout cas. Il aurait préféré que le Mexique lui foute la trouille de sa vie. Ça n’avait fait que créer l’impensable.

… Et il a trop d’argent maintenant…

– Tu aurais dû l’en empêcher, Papa.

Le visage de son père se crispa. De colère, de culpabilité. Son père savait, savait qu’il avait merdé, savait qu’il n’était plus un père depuis 14 ans.

– Vous êtes grands. Tous les deux. Qui je suis pour vous dire comment dépenser votre argent ?

– Je ne parle pas de ça… Tu sais que c’était dangereux. Tu sais ce qu’il risquait.

Son père ne répondit rien, baissa la tête, abdiqua.

– Tu aurais dû le voir, Alex… Ton frère… L’enthousiasme qu’il avait… C’était la première fois qu’il l’avait, qu’il avait envie de quelque chose. Je… Je sais que j’ai été absent pour lui.. que j’ai été absent pour toi… Mais je ne pouvais pas, Alex. Je ne pouvais pas le lui enlever.

Il secoua la tête. Son père n’avait rien compris. Rien.

– Papa, ce qui est passé est passé, on ne peut pas revenir dessus. Maman est morte…

Il resta silencieux. Malgré lui. À cause des mots. Il les avait dit. Pour la première fois depuis quatorze ans, pour la première fois depuis que c’était arrivé. Il les avait toujours éloignés, évités. Ces mots, dans cet ordre. Et il les avait dits.

Son deuil prenait fin. Sans doute. Peut-être.

… Maman est morte…

Il prit quelques secondes de plus. Le temps que les mots reviennent, se remettent à avoir un sens.

Son père avait détourné le regard. Encore.

Il passa sa main sur la joue de son père. Pour la première fois de toute sa vie. Il l’obligea à redresser son visage, à le regarder dans les yeux.

– On ne peut rien y faire… Ces quatorze années… Elles sont derrière nous maintenant. Mais il y a encore du temps devant. Du temps pendant lequel ton autre fils aura besoin de toi. Il faudra que tu sois là cette fois, que tu sois le père dont il a besoin.

Son père leva les yeux. Pour ne plus le regarder.

– C’est un adulte, maintenant. Vous êtes tous les deux adultes.

– Je suis un adulte. J’ai eu le temps de grandir, de passer par les rites de passage. Pas lui… Il est encore un enfant, malgré l’âge. Il a encore besoin de se construire des repères… Être père ça ne s’arrête pas à la majorité de ses enfants. Tu seras notre père toute notre vie…

Il s’arrêta. Il ne disait que des vérités. Des vérités que son père devait savoir, que son père avait dû comprendre depuis bien avant d’être père. Des vérités que son père avait enfoui, là, quelque part sous l’abandon.

Il s’arrêta parce qu’il était un fils. Pas un père. Au fond, il ne savait pas vraiment ce qu’était qu’être père, il ne pouvait que le deviner, ou l’imaginer.

Il repartit, sur ce qu’il aurait dû dire depuis le début.

– Papa… Regarde-moi…

Son père leva les yeux plus haut encore.

– … Regarde-moi…

Leurs regards se recroisèrent. Enfin.

– … À partir de maintenant, sois le père dont nous avons besoin. Pour moi, mais surtout pour lui.

Les pupilles de son père bougèrent. À nouveau. Pour éviter de le regarder. 

– Promets-le-moi, papa.

Il attendit. Quelques secondes. En silence. Si son père ne promettait pas, il abandonnerait, continuerait de jouer ce rôle de père de substitution pour son frère. Un mauvais père de substitution. Il l’avait déjà été, avait laissé son frère faire n’importe quoi, prendre des risques pour sa vie.

Les pupilles de son père redescendirent.

– Je te le promets, Alex… Je serai là pour lui… Quoi qu’il arrive.

La voix était fébrile, l’œil fuyait sans arrêt. Mais il le croyait. Il pensait son père capable de tenir cette promesse.

Il expira, relâcha tout le dioxyde de carbone de ses poumons. Comme une libération. Comme une guérison.

Il avait besoin de marcher, pour redonner du tonus à des jambes qui allaient fléchir, de soulagement. Il fit quelques pas, jusqu’à la porte qui donnait sur la cour arrière de la maison.

… Qu’est-ce que c’est que ça encore… ?

Dehors, des tranchées avaient été creusées, formaient un rectangle. Le rectangle occupait plus des deux tiers du jardin.

Il se retourna, pointa les tranchées de sa main, questionna son père du regard.

Son père déglutit.

– Il a pensé qu’un abri en pierre serait une bonne idée… Tu sais pour mes outils, tout ça…

Il balança la tête. De dépit.

Son père continua.

– … C’est aussi pour plus tard… Pour faire une location meublée… Là, l’entreprise doit terminer des chantiers urgents avant. Mais dans deux mois, ce sera fait…

Des caméras dans toutes les pièces d’une maison jamais cambriolée, qui n’avait rien à cambrioler, un abri de jardin en béton pour un homme qui ne bricolait pas… Son frère avait trop d’argent. Trop d’argent d’un coup. Surtout pour un enfant. Il lui dirait qu’il faut investir, le lui apprendrait. L’argent, c’était éphémère. Encore plus lorsqu’on en avait beaucoup.

– Quoi qu’il arrive, papa…

Son père sourit. Timidement.

– Tu restes déjeuner ?

Il balança la tête.

– Ce soir… Là, je rentre dormir un peu.

– Tu aurais dû venir ici au lieu de prendre une chambre à l’hôtel.

Non. Jamais. Il connaissait la maison de son enfance. Il en connaissait le confort rudimentaire, les voisins dérangeants, le quartier pourri. Il avait quitté cette maison, dès que ce fut possible pour lui de la quitter. Il préférait l’hôtel, et de loin.

Et puis, à l’hôtel, il y avait Carole. Un coup d’un soir. Un soir qui durait depuis un mois déjà. Et qui pouvait durer beaucoup plus longtemps. Elle était venue avec lui au Japon. À la place de son frère. Elle était venue, lui avait donné son point de vue sur le reportage qu’il avait à faire, la société sexiste, machiste, d’une des plus grandes puissances économiques mondiales.

– Pour ne pas te déranger…

– Tu restes combien de temps ?

Il avait écourté son voyage au Japon, d’une semaine, avait préféré venir ici, sur son île natale. L’avion avait atterri ce matin, à 7 heures 18. Ils étaient partis à l’hôtel, dans l’ouest de l’île. Carole était restée là-bas, lui avait loué une voiture, était venu ici, à Sainte-Marie, chez son père.

Il commencerait à écrire son reportage ici, terminerait à Paris.

– On repart le 27.

– Mieux que rien.

Revenir à La Réunion le rendait heureux. Toujours. Malgré la modernité qui envahissait peu à peu l’île, malgré les mentalités qui évoluaient dans le mauvais sens, malgré la fièvre consommatrice qui s’emparait de la population. Il voyait toujours La Réunion de son enfance, La Réunion sans supermarchés à tous les coins de rue, sans ces voitures à perte de vue sur les routes, sans ces enfants nés à La Réunion qui ne parlaient pas un mot de créole.

… Papa pourrait dire la même chose de son époque…

La Réunion évoluait. Vite. Très vite. Trop pour lui. Mais elle évoluait. C’était un point positif. Ce serait mieux si les Réunionnais décidaient de l’évolution de leur île, plutôt que de se la faire dicter par l’économie, par la consommation.

Son père l’obligea à sortir de ses pensées.

– Tu auras plus de temps après, tu pourras venir plus souvent, plus longtemps.

Il acquiesça. D’un petit mouvement de tête. Il avait pris la décision d’arrêter les reportages il y avait un mois.

… Grâce à Carole…

Il avait décidé d’accepter le poste de directeur des programmes. Sur une petite chaîne documentaire. En attendant plus grand. L’occasion viendrait, comme elle était venue pour les reportages. Il suffirait de bien faire son boulot et d’attendre l’opportunité. Il avait décidé d’accepter le poste. Mais pas tout de suite. Dans un an. En 2007. Cette année, il la passerait à prendre du temps pour lui, à se remettre au sport, au hand pourquoi pas. Il lirait aussi. Beaucoup plus. Et ferait l’amour. À Carole, tous les soirs, quand elle rentrerait du travail.

Tout était déjà prévu. Comme il le faisait toujours.

Il répondit à son père.

– Ça me fera du bien… J’en ai besoin.

Son portable sonna. Un texto. Carole. « Premier câlin à La Réunion ? »

Le désir monta. Instantanément.

– Je dois partir… On se voit ce soir…

Son père resta interdit, le regarda sortir de la maison sans rien dire. Pas grave, Carole viendrait ce soir, et là son père comprendrait.

Il quitta la cour, s’arrêta devant la voiture, ouvrit la portière. Son téléphone sonna, à nouveau. Une sonnerie d’appel cette fois-ci. Il prit son téléphone, regarda le nom qui s’affichait sur l’écran.

… Qu’est-ce qu’elle me veut… ?

Diane. L’assistante de son patron. Une femme qu’il n’avait vu qu’une dizaine de fois, à qui il n’avait parlé qu’une vingtaine de fois, qu’il ne connaissait pas beaucoup.

Il décrocha.

–   Bonjour Diane.

– Alexandre. Comment allez-vous ? Votre reportage avance bien.

– Vous l’aurez en temps et en heure.

– On savait qu’on pouvait compter sur vous… À ce propos… On aurait besoin d’un petit service…

Son visage se ferma. Il le vit dans la vitre de la portière arrière de sa voiture.

Il répondit, dans un souffle.

– Oui… ?

– Daniel s’est cassé la jambe … Rien de grave rassurez-vous…

– Et… ?

– Il faudrait le remplacer pour la dernière de la saison…

– Désolé, c’est fini pour moi.

– On n’a personne d’autre de dispo…

– Léandre, Bastien et Fred sont dispos… Et ils sont prêts à aider. Moi, j’arrête.

– Alexandre, le patron a insisté… C’est la dernière de la saison… Ce sera pour la télé… L’audience la plus forte… On ne peut pas passer à côté…

C’était vrai, Léandre, Bastien ou Fred étaient bons reporters, faisaient toujours des dossiers sérieux. Trop sérieux. Tout était toujours parfait. Les gens s’ennuyaient en les lisant pendant quinze pages, encore plus en les regardant pendant une heure et demie. Daniel apportait un peu d’humour en plus, des petites réflexions qui cassaient la monotonie du reportage. Lui essayait de mettre un peu d’autodérision. Les lecteurs souriaient en le lisant, les téléspectateurs rigolaient en le regardant. Et la télé avait besoin de ça, pour l’audimat, pour pouvoir vendre des pubs d’une minute trente à chaque coupure.

– Je suis désolé. Diane. Je n’ai plus la tête à ça…

– On est prêt à vous offrir 10 000…

10 000 euros. Un paquet d’argent. Pour une seule mission. Il pourrait y aller, faire son reportage en une semaine, dix jours, et rentrer, reprendre sa vie où elle était, mais avec 10 000 euros de plus. Il passerait une meilleure année sabbatique.

–   Désolé, Diane.

– La chaîne est prête à vous laisser la présentation de l’émission.

La donne changeait. Assurément. Le remplacement de Daniel prit plus d’importance.

Présenter les émissions télé… Son rêve. Depuis qu’il avait décidé d’être journaliste. Un rêve que le patron lui avait toujours refusé. Parce qu’il était reporter, pas animateur…

Diane surenchérit, encore.

– On vous mettra en avant, l’émission vous sera dédiée…

Il n’en avait pas besoin. La présentation lui suffisait. Largement.

– Ce serait où ?

– Nazca, au Pérou.

– Quand ?

– Le 21 juin, là-bas.

Nazca, au Pérou. Rien de dangereux. En tout cas, rien à voir avec le Mexique, l’Irlande, la Russie.

– 10 000, l’émission et j’arrête.

– 10 000, l’émission et vous arrêtez.