Mention légale

© P.M. Lorenz, Juillet 2021

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9. Sowi

Durban, Province du KwaZulu-Natal,

Afrique du Sud

22 mai 2006

 

Planète Blanche: Sortie J+25

Sa barbe était drue. Les poils avaient poussé sur les joues, s’étaient entremêlés les uns aux autres, formaient un tapis épais sur sa peau. Au menton, ses longs poils semblaient plus courts qu’auparavant. De plusieurs centimètres. Logique. Il ne s’en occupait plus, n’y mettait plus de crème, ne les lissait plus.

Il caressa cette barbe. Des pommettes jusqu’au menton. Ses doigts s’agrippèrent aux longs poils du menton, descendirent de quelques centimètres.

Son autre main appuya sur le bouton. Le vrombissement arriva à ses oreilles. En même temps que les vibrations se propageaient dans sa main.

La tondeuse à cheveux se plaça à la base de sa mâchoire, sous son oreille droite. Les lames touchèrent sa peau, lui procurèrent une pointe de chaleur. Une sensation qu’il ne connaissait pas. Première fois qu’il l’utilisait nue, sans sabot.

Les lames remontèrent, en ligne droite, sur sa joue. Le bruit de la tondeuse changea, devint plus plein.

Il retira la tondeuse de sa joue, lorsqu’elle fut au niveau de l’oreille, lorsqu’il n’y eut plus de barbe à couper. Il la retira, la secoua, à côté de lui. Une masse de poils tomba par terre, sur le sol. Un agglutinement de poils qu’il n’avait jamais vu sur cette tondeuse, qu’il n’avait jamais vu lorsqu’il s’occupait de sa barbe.

Il recommença, traça une nouvelle ligne juste à côté de celle qu’il venait de tracer. Autant de poils se retrouvèrent par terre. Quelques poils restèrent sur sa joue, avaient échappé au passage des lames. Tant pis, il y reviendrait plus tard, lorsqu’il aurait terminé.

La tondeuse fit un nouveau passage, puis un autre, encore un autre. La partie droite de son visage était terminée. Il s’attaqua au côté gauche, le termina en autant de passage.

Il fixa ce visage, passa sa main libre sur ses joues. Des joues sans barbe pour la première fois depuis longtemps. Depuis qu’il s’appelait Malik. Ne restait plus que le menton.

Il posa les lames de la tondeuse juste au-dessus de sa pomme d’Adam. Les lames restèrent là, un moment.

Il ferma les yeux.

… Je ne crois pas en ce dieu, je ne crois pas que Mohammade soit son prophète…

Les lames remontèrent, coupèrent tous les poils sur son passage, revinrent à la pomme d’Adam, effectuèrent une nouvelle tonte. Puis, encore une.

Il ouvrit les yeux, observa le reflet, examina ce visage. Ce visage trop longtemps caché, trop longtemps oublié. Ce n’était plus le visage de Malik.

… Sowi, fils de N’Sowi…

Malik disparaissait, à son tour. Quelques semaines après Monsieur, quelques semaines après Djamal. Sowi renaissait.

Sa décision avait été prise à son arrivée ici. À Durban. Le fils de Monsieur avait renvoyé ses hommes, l’avait convié à finir son deuil chez lui.

Il avait posé les pieds dans cette maison, avait tout de suite ressenti la sensation. Celle d’être un étranger, celle de ne plus être à sa place. Alors qu’il connaissait cette maison. Par cœur. Il avait vécu ici, dès que Monsieur l’avait recueilli. Il avait vécu ici, pendant plus de trente ans. Jusqu’à ce que Monsieur la donne à son fils, en même temps qu’il lui avait donné la gestion des terres agricoles, des entreprises agroalimentaires, des entreprises de transport, des usines de manufacture. Monsieur était parti, avec Madame, à Cape Town, s’était lancé dans un nouveau projet. La lutte contre le réchauffement climatique. Le discours du Président français l’avait touché en 2002. Monsieur s’était trouvé dans cette salle, au milieu des chefs d’Etats, de quelques hommes d’affaires du pays. Monsieur avait ensuite racheté des usines polluantes, pour les transformer, les recycler, en usine à énergies verte. Depuis, il n’était plus revenu ici. Jusqu’à aujourd’hui. 

Il effectua encore quelques passages de tondeuse. Là où les poils avaient échappé aux lames. Des passages plus précis, plus brefs. Une dizaine. Il se rinça ensuite le visage. Une eau noire de poils coula dans le siphon, disparut dans le tuyau. En même temps que sa croyance, en même temps que la vérité de Monsieur.

Un cri s’éleva. Brutalement, soudainement. Un cri long, strident, appuyé. Pas un cri de surprise, pas un cri de douleur. Un cri de peur. De vraie peur. Le cri venait du rez-de-chaussée. Un cri de femme.

… Darlene…

Sans doute. Celle-là avait peur. Tout le temps. Pour pas-grand-chose. Combien de fois avait-elle crié, avait-elle paniqué, pour un insecte, un serpent, un chien errant ? Darlene était gentille, avait servi Madame, Monsieur, servait le fils de Monsieur, avec sérieux. Mais Darlene venait d’un township. Un vrai township. Pas ce que lui avait connu à Umlazi, pas ce que lui avait connu de son temps. Lui avait connu la pauvreté. Darlene avait connu l’extrême misère. Darlene avait vécu sur des déchets, avait bu de l’eau croupie, remplie d’immondices, avait vu des meurtres, des viols, savait ce que c’était que d’être une proie, savait ce que c’était que d’être en bas de la chaîne alimentaire.

Darlene avait souvent peur. Pour pas grand-chose. Parce que la peur avait été son seul moyen de survivre. Jusqu’à ce qu’elle arrive ici. Grâce à Madame.

Il s’essuya le visage, les mains, quitta la salle d’eau du premier étage. Il irait voir Darlene, lui dire que ce n’était rien. Comme il l’avait toujours fait, depuis qu’elle lui avait raconté son histoire.

Il descendit les escaliers, passa devant la grande bibliothèque, la pièce préférée du fils de Monsieur. Enfant, le fils de Monsieur y passait des heures entières à lire et relire les livres qui s’y trouvaient.

Il continua tout droit, traversa le petit salon. Une plaque commémorative était posée contre le mur. Une plaque en marbre noir, aux lettres dorées. Une plaque où on ne lisait que deux mots, Djamal Anne. Le fils de Monsieur avait voulu une plaque simple, avait trouvé que l’erreur de l’entreprise d’avoir oublié le « et » entre les prénoms de ses parents renforçait un peu plus l’unité du couple. La plaque devait être fixée au mur de l’aéroport de Durban. À l’endroit où Monsieur et Madame avaient été tués.

Il continua, arriva dans le jardin intérieur. Une petite pièce entièrement vitrée, où Madame avait fait pousser quelques plantes exotiques.

Il s’immobilisa. À peine son pied posé dans la pièce. À peine les premiers parfums floraux sentis. Le fils de Monsieur était assis. En face du fils de Monsieur, un autre homme, debout. Un Blanc. Un Blanc de la même trempe que Monsieur, que le fils de Monsieur. Un homme d’affaires, concurrent de Monsieur, dans plusieurs projets. Milford Drake. Cinq hommes de Drake se trouvaient autour de lui. Des hommes de main, des Coloured, habillés en jean et tee-shirt.

Milford Drake pointait une arme sur le fils de Monsieur. Un pistolet à crosse blanche. La propre arme du fils de Monsieur.

Un homme de main de Milford Drake se tourna vers lui, le tint en joue.

Un danger réel, un danger imminent. Pourtant, pas de peur. Pas le temps. Le fils de Monsieur intervint.

– Laissez… Malik n’a rien à voir dans notre différend.

La parole du fils de Monsieur aurait atténué la peur, sans doute. Mais pour l’atténuer, encore fallait-il que cette peur soit présente. Et la parole du fils de Monsieur n’expliquait pas à elle seule l’absence de peur, ne pouvait pas. Il y avait des hommes dans ce jardin, des fleurs, des couleurs, des odeurs. Mais pas que… 

… Il y a autre chose…

Il le savait, il le sentait. Il y avait quelque chose qu’il ne voyait pas, quelque chose qu’il ressentait.

L’homme de main ne baissa pas son arme. Milford Drake prit la parole.

– Vous avez tué beaucoup de mes hommes, Harry. Trop pour que je reste sans réaction.

– Et vous Milford, vous avez fait tuer mes parents. J’ai vu là, une honnête occasion de me venger…

Le fils de Monsieur prit sa tasse de café, but une gorgée. Avec des gestes lents, des gestes calmes. Une attitude qui n’appartenait qu’au fils de Monsieur.

–  … Votre père déséquilibrait notre économie. Il mettait à mal toute l’industrie du pays. Je le lui avais dit, l’avais prévenu… 

Le fils de Monsieur reposa sa tasse de café. Sur la petite table ronde, à sa droite.

– Je m’inscris en faux, j’en ai peur. Mon père s’évertuait plus vraisemblablement à rendre notre monde meilleur…

– Combien d’employés se seraient retrouvés au chômage par sa faute ? Combien de familles qui n’avaient que ce salaire pour vivre seraient tombées dans la pauvreté ?

– Pas un assez grand nombre pour mériter la mort, je le crains fort.

– Le mieux pour tout le monde est que vous le rejoigniez.

Le fils de Monsieur sourit.

– Tirez, je vous prie.

Milford appuya sur la gâchette. Sans attendre. Sans hésiter. Un bruit résonna. Du métal qui frappait du métal. Uniquement du métal qui frappait du métal. Aucune détonation.

Milford rappuya. Le même bruit. Encore.

Le fils de Monsieur sourit. Plus franchement.

– Vous allez avoir le privilège de connaître mon secret, n’est-il pas… Il est de deux ordres… Premièrement, cette arme n’est jamais chargée, n’a même jamais servi. Elle n’est qu’un simple ustensile à ma légende… Deuxièmement, je ne laisse rien au hasard.

Le fils de Monsieur leva la main droite, claqua des doigts. Une quinzaine de points rouges apparurent sur la poitrine de Milford Drake. Des points lumineux. Des points dont la provenance ne faisait aucun doute.

Les hommes de Milford Drake pointèrent leur arme sur le fils de Monsieur. Immédiatement. Le fils de Monsieur claqua à nouveau des doigts.

Les tirs résonnèrent, dans toute la demeure, ressemblèrent à des explosions. Des vases explosèrent. Un mince nuage de poussière se forma. Du sang tâcha les pétales des fleurs du jardin, les murs, le carrelage.

Les cinq hommes de Milford Drake tombèrent.

Le fils de Monsieur se leva. Le sourire avait disparu.

– Je ne laisse rien au hasard, Milford.

Les points rouges restèrent immobiles sur la poitrine de Milford Drake, n’avaient pas quitté le corps de l’homme d’affaires.

… Voilà sa sorcellerie…

Monsieur avait raison. Même dans la mort…. Des hommes partout, embusqués, cachés. Simplement. Efficacement. Pas de sorcellerie, pas de magie.

Milford Drake baissa sa main, l’arme avec elle.

– Si vous permettez, Harry…

Milford Drake déposa l’arme, sur la petite table ronde, celle où le fils de Monsieur avait déposé sa tasse de café. Milford fit ensuite deux pas sur sa gauche. Vers l’un de ses hommes par terre. Il prit le sac en papier que l’homme avait lâché, où moment où il avait reçu une balle dans la tête.

Milford Drake tendit le sac au fils de Monsieur.

Le fils de Monsieur prit le sac, regarda à l’intérieur, retrouva le sourire.

– Je vois que vous ne laissez rien au hasard non plus, n’est-il pas ?

– Cela pardonne-t-il mon intrusion chez vous ? 

Le fils de Monsieur regarda autour de lui, ne porta pas son regard sur les hommes de Milford Drake, l’arrêta sur le visage de Keve, son serviteur.

– Deux autres cafés, s’il vous plaît.

Le fils de Monsieur tendit la main, indiqua le fauteuil en osier blanc en face du sien à Milford Drake, l’invita à s’asseoir.

Milford Drake s’assit, calmement, posément. Keve lui offrit la tasse ornée d’une fine bordure dorée, posa une autre sur la petite table ronde, reprit celle qui s’y trouvait.

Le fils de Monsieur s’assit, à son tour.

Il détourna son regard des deux Blancs, observa les cinq hommes, par terre. Le sang s’étalait déjà, formait une large auréole rouge autour de chaque corps. Des auréoles difformes, ridicules. L’odeur crue se propageait, se mélangeait aux parfums des plantes, masquait presque totalement celle des cafés chauds.

Il revint aux Blancs.

Le fils de Monsieur but une gorgée de son café. Une toute petite, à peine de quoi tremper le bout des lèvres.

– Vous connaissez mon point faible. Cela est fort dommage pour moi… Fort agréable pour vous en pareille situation.

Milford Drake but une gorgée, à son tour, leva la tasse vers le fils de Monsieur. Un geste accompagné d’un léger mouvement de tête.

Le fils de Monsieur regarda à nouveau dans le sac en papier.

– Est-ce là celui qui fait grand bruit en ce moment ?

Milford Drake but une nouvelle gorgée, répondit, cette fois-ci.

– On le dit très réaliste…

– Je vous en remercie. Il va sans dire que je vous pardonne ce petit désagrément…

Le fils de Monsieur trempa à nouveau ses lèvres dans le café. Le temps de quelques secondes de silence. Le fils de Monsieur reprit rapidement.

– … Cependant, il nous reste une affaire à régler.

Le visage de Milford Drake perdit de sa sérénité. À peine les mots du fils de Monsieur prononcés.

– Je croyais que le livre vous plairait…

Le fils de Monsieur ignora les mots de Milford Drake.

– Il existe des choses invisibles à l’œil, incompréhensibles à l’esprit, inimaginables à la raison…

Milford Drake se redressa encore. Les yeux descendirent sur sa poitrine, à la recherche de points rouges lumineux. Le regard balaya rapidement le jardin, s’éleva quelques secondes, revint sur le fils de Monsieur. Pas de point rouge. 

– Harry… Nous pouvons sans doute trouver un autre terrain d’entente…

– … Ces choses ont pourtant des explications tout à fait rationnelles.

– … Il m’est parvenu que vous cherchiez à étendre le patrimoine agricole que votre père vous a légué…

Il les observait, les écoutait. Milford Drake et le fils de Monsieur se trouvaient face à face, se regardaient dans les yeux, parlaient l’un à l’autre. Mais chacun dans son monde.

Milford était calme, posé. La peur formait un halo autour de lui, presque visible. Une peur palpable. Le fils de Monsieur était tranquille, serein. La colère s’échappait de son corps. Une colère froide. Une colère qui n’avait qu’un seul but.

… Le même que le mien…

– … J’ai un dernier secret à vous dévoiler, Milford. Ce qu’on dit de moi n’est pas faux, ni exagéré, ni même inventé…

Milford Drake se leva. Il n’était plus calme, ni posé. Le halo était visible, parfaitement. Tout comme la sueur qui perlait sur son front, tout comme l’odeur acide qu’il dégageait. Il fit un pas en arrière, se cogna dans le fauteuil en résine blanc.

– … Magie, sorcellerie, esprits… Des faits tout à fait explicables lorsque l’on prend le temps de s’intéresser à la chose.

Milford Drake se retourna, courut vers la porte du salon. Une porte vitrée, ouverte.

La porte se referma. Seule. Sans aucune intervention, de qui que ce soit. 

… Aucune intervention visible… 

Milford Drake s’écrasa contre elle. Avec une respiration forte, bruyante, peureuse.

Un frisson, soudain. Dans ses muscles à lui, dans sa tête. Il oublia Milford Drake, le fils de Monsieur… Cette sensation, dans tout son corps… 

Il la ressentait. C’était ça, oui. Ce dont le fils de Monsieur parlait. L’invisible à l’œil, l’incompréhensible à l’esprit, l’inimaginable à la raison. Il la ressentait fortement. Cette sensation étrange, cette impression qu’un danger se trouvait à proximité, et cette absolue certitude que rien ne pourrait lui arriver.

Le fils de Monsieur le ramena à la scène.

– … Je vous remercie pour le livre, Milford. J’en prendrai grand soin. Il figurera en bonne place dans ma bibliothèque. Mais j’ai promis à mon père de le venger. Et à ma grande désobligeance, Milford, je n’ai qu’une seule parole.

Le fils de Monsieur leva sa main, au niveau de son visage. Une main ouverte, doigts écartés. Il la referma brusquement, serra son poing. Milford Drake tomba, lourdement, sans vie. Sans un coup de feu, sans projectile.

Le fils de Monsieur resta immobile, quelques secondes.

– Vous étiez un homme de bon sens, Milford. Vous manquerez à notre pays…

Le fils de Monsieur se tourna ensuite vers lui, fit deux pas dans sa direction.

– Je suis désolé de vous avoir offert ce pénible spectacle. Mais il le fallait. Vous voilà libre de toute obligation envers mon père. Vos ancêtres m’ont parlé. Ils m’ont transmis un message pour vous…

Il fixa le fils de Monsieur. Dans les yeux. C’était bien le fils de Monsieur devant lui. Mais ce dernier n’était pas seul. Il y avait quelque chose d’autre avec lui. Quelque chose de terrifiant, quelque chose de bienveillant. Tout à la fois.

Le fils de Monsieur continua.

– … Ils vous attendent Sowi, fils de N’Sowi.